FLOOZMAN
«Par une
scandaleuse abondance, il apporte la délivrance »
Dépôt S.A.C.D. 174 627
FLOOZMAN SAUVE UN TECH
Quelque part au cœur du système financier coule une source d'argent
mystérieuse et intarissable.
Fred Looseman fait partie des très rares hommes qui l'ont
trouvée. Comme eux, il a longtemps mené l'enquête, comme eux il a entrevu la
vérité et comme eux, en approchant l’origine de l’émanation, il a perdu la
mémoire...
Hier, il était encore le brillant directeur de la gestion
des risques du Crédit Mondial et le président de la commission de lutte contre
le blanchiment. Depuis sa chute, il survit grâce au job que la banque lui a
trouvé dans une équipe de maintenance informatique. Sa famille et ses amis se
sont éloignés de lui. Isolé, ses facultés obscurcies, il ne vit plus que pour
réparer les distributeurs et le réseau qui les relie aux ordinateurs centraux.
Parfois, après de longues heures de travail, il lui
arrive d'entendre des voix. En fermant les yeux, il distingue des prières.
Certaines sont si claires et si sincères qu'il lâche ses outils et se met à
pleurer.
C'est ainsi qu'il devient Floozman. Il retrouve ses
esprits, la lumière se fait. Sa banquière l'appelle au téléphone et ce n'est
pas à propos de son découvert, car elle se souvient elle aussi. Ils savent tous
deux ce que Floozman doit faire. Il a les moyens nécessaires et plus encore.
Mais cette richesse n'est pas la sienne, c'est l’argent magique de la
délivrance :
En quittant l’écran des yeux, il se souvient qu’il est
seul. Sa conscience agitée se retire progressivement des arborescences du
programme et reflue vers l’environnement immédiat : la salle de réunion
aux tristes cloisons beiges, son faux plafond blanc quadrillé d’acier poli et
ses tables plastifiées arrangées en rectangle.
Il tente de respirer mieux. Retourner dans le programme
pour vérifier pas à pas le cheminement d’une télécommunication sortante ou bien
aller fumer une cigarette ? Un sentiment de dégoût diffus est attaché à
cette dernière idée. Le parking est loin, il fait sûrement déjà nuit et il n’a
toujours pas réussi à cerner le problème.
La perspective de relancer un test lui donne
Que fait-il là ?
Comment est-il arrivé précisément là ?
Il lui semble ridicule de ne pas pouvoir se débarrasser de cette lancinante
question.
Il se prend à songer à toutes les choses qui se trouvent
également là, avec lui, à cet
instant. Il se représente l’ordinateur, toute la matière prise dans cet objet
complexe, travaillée par couches d’atomes et canalisée en flux électroniques.
Sa vision embrasse tous les objets alentour, jusqu’aux montants d’acier de
l’armoire, jusqu’aux ténèbres qui règnent à l’intérieur des coulées de métal
refroidies et contraintes dans leurs formes fonctionnelles. Il traverse en
esprit l’épaisseur des murs de béton qui le séparent du vide, saisi de
compassion pour les petits cailloux inclus dans le bloc pour des éons.
Peut-être ne recevront-ils pas la lumière avant que l’univers ne se rétracte
suffisamment pour faire fondre la terre...
Comme d’habitude il ressent un grand accablement à la
pensée de tant d’efforts cristallisés. Le dessein des constructeurs et des
architectes sans lequel cette situation improbable ne saurait être n’est plus
qu’une langue morte. Qu’adviendra-t-il si la sidération le gagne alors qu’il ne
reste que lui pour donner un sens aux choses alentour ?
Dépression, songe-t-il en sentant filer le temps. Un diagnostic clair et
sûrement juste. Du point de vue de quelqu’un de sain et de professionnel, ce
qui se joue là concernerait simplement et sans nul doute le retard pris dans la
préparation d’une démonstration de multiplexeur inverse, au risque de
compromettre la vente de dix équipements (un million et demi de dollars).
La sonnerie grêle du téléphone le tire de sa rêverie.
C’est un méchant téléphone filaire brun posé sur une pile de manuels (modèle
S63).
C’est Normand.
- T’en es où ?
- J’ai toujours pas reçu la version 6.0.4 du mux.
J’essaie d’adapter le logiciel de démonstration pour établir les connexions
manuellement mais ça ne fonctionnera jamais avec l’ancien hardware. En plus, il
y a des trucs mal documentés dans l’interface programmatique….
- Ne me parle pas de technique, fit Normand
Bien sûr ! Bien sûr. Comment a-t-il fait pour ne pas
même se retrouver du côté de ceux qui ont le minuscule pouvoir de dire
« peux-tu valider la faisabilité avec la technique» ou « surtout
pas de technique, seulement le client » ou encore « je ne veux pas
entendre parler de problèmes, il me faut des solutions ». Quand a-t-il
pris le mauvais chemin ?…
- Il vaudrait mieux reporter la démonstration,
reprend-il en se demandant s’il fait encore jour. Il pourrait peut-être se
retrouver chez lui vers neuf ou dix heures, et oublier…
Mais il sait aussitôt que son attitude trahit le désir
d’abandonner et que rien ne peut être plus suspect. Qu’il s’agisse de la guerre
économique ou du réglage d’un multiplexeur inverse, la combativité est la
norme.
- Non, ce n’est pas possible, on ne pourra pas
retrouver un créneau avec le directeur informatique de BrtzLiqd avant des mois
et le distributeur de Osotogari nous prête les terminaux pour deux jours. C’est
simple : on perd l’affaire si ça ne marche pas ».
Le ton est assuré… Non vraiment, ça n’est pas même
pensable…
- Pourquoi tu
n’as pas reçu la version ? Insiste Normand.
- J’ai rappelé Londres ce matin, le colis est parti
hier soir…
- Pourquoi t’as pas fait ça avant ?
- Parce que la….
- Ne me parle pas de technique, je te dis. Tu sais bien
qu’une démo importante ça se prépare. On en a déjà parlé…
- C’est pour ça que je t’ai alerté, Jean-Claude.
J’ai essayé de te joindre, j’ai laissé un message ...
- Des messages, j’en reçois cent cinquante par jour.
Si c’est important tu dois trouver le moyen de me parler directement. Il faut
savoir utiliser le management.
-
…
- Bon. Qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce que tu
proposes ? Reprend Normand, mordant.
- J’attends la version, elle devrait arriver demain
matin. Pendant ce temps, j’essaie de faire marcher le logiciel de démonstration
pour lancer la communication à partir du PC avant la démo…. Et puis peut-être
qu’on peut faire venir Steve…
Mais comment arrêter ? Comment payer les
dettes ? Comment expliquer à sa famille ? Instantanément il donne en
esprit la bande-annonce de la pièce qu’il intitule « dans la vie, il faut
faire ce que l’on aime »…
- OK. Fait venir Steve tout de suite.
- Tu peux pas t’en occuper ? Je suis en plein
dans le programme…
- Non, je suis attendu, là… C’est toi le responsable
technique, non ? Tu dois gérer ça. C’est ton boulot. Tu sais, si ça ne te
plaît pas, il faut faire autre chose. Tu es libre de partir. On en a déjà
parlé. Dans la vie…
Son téléphone portable se met à sonner.
- Attends une seconde.
- Non, c’est pas
- Allô ?
Une lointaine voix de femme vient à sa rencontre. Une
voix du dehors. Une voix familière.
- Alite ?
- Gabriel. Tu vas bien ? J’ai eu ton numéro par ta
femme.
- Et toi ? C’est une surprise.
À cet instant, le technicien de BrtzLiqd pénètre dans la
pièce et s’assit sur le coin de la table en regardant les équipements avec un
mélange d’assurance et de curiosité. Il est sale, mal peigné et visiblement
désœuvré…
- Attend Alite.
- Vous allez encore rester jusqu’à minuit ? Il
faut que je le signale à la sécurité…
- Oui, ça ne marche pas encore. Des petits soucis
avec la connexion…
- On fait toujours la démo demain à quatorze
heures ? Parce que sinon…
- Oui, oui. Excusez-moi, je suis en ligne.
- OK, je repasserai dans un moment.
- Excuses-moi. Tu es à Villabanez ?
- Non, je vais y aller demain. Tu sais, ta mère va
très mal.
- Je sais. J’étais là-bas à Pâques. J’ai vu.
Un bip répété se fait entendre dans son téléphone.
Quelqu’un essaie de le joindre…
- Non. Elle va vraiment très mal. On l’emmène à
l’hôpital. Il faut que tu viennes…
Gabriel regarde son téléphone dans la paume de sa main. Il s’est éteint. Il n’a
plus de batterie. Dans le silence, il imagine la route et la fraîcheur parfumée
des Pyrénées. Sans que sa rêverie ne le figure, il sait que le ciel nocturne
est clair et que l’on marche dans la voie lactée. Il sait les chemins de
contrebande qui disparaissent sous
Il doit partir maintenant et cela ne fait plus aucun
doute. Mais combien de temps ? Aura-t-il le courage de revenir ?
A-t-il eu le courage de partir plus tôt ?
Il se voit, dans l’instant qui ne manquera pas de venir,
expliquer à Normand la maladie de sa mère et sa mort prochaine, toutes ces
choses dont il ne parle pas au travail. L’idée de ce simple dialogue le plonge
dans une détresse infinie. Une grande salissure lui est attachée, comme si la
vulgarité de Normand et les évènements de sa vie constituaient deux fluides
incompatibles. Rapidement, la vision de cette souillure devient envahissante et
insupportable, il penche la tête en arrière et pleure en silence…
****
Au même instant, penché sur l’écran de paramétrage de
l’analyseur de ligne, le regard vide et la mâchoire crispée, Fred Looseman
s’apprête à simuler le trafic du distributeur sur le réseau.
La vision des cailloux prisonniers lui vient comme une
commotion, puis il voit des galaxies chaudes et rayonnantes de gloire se
contracter vers le point originel de l’univers. En reprenant ses esprits, il
entend la plainte de Gabriel :
*** Chant de Gabriel
« Si je pouvais être une chose
Damnée pour faire et faire faire
Sans la moindre flamme enclose
Ni voix dedans à faire taire
Je produirais de la prose à toute autre pareille
Et ne rêverai plus de monts ni de merveilles
Je produirai des biens et aussi des services
Libéré de l’esprit comme affranchi d’un vice
Éteignez donc ce feu qui fait trop de lumière
Laissez-moi être la matière,
Laissez-moi être sa poussière »
Il sait qu’il peut le sauver. Il se souvient qu’il est
Floozman. Il fait un mouvement vers son téléphone, puis il se ravise. Rien ne
le contraint plus à rester dans cette cabine exiguë. Il appellera à l’air
libre.
- Mlle Marinella !
- Floozman ! Enfin ! Faites attention,
c’est un cas difficile. Je ne sais pas ce qu’il va faire lorsque sa dépression
sera terminée. Voulez-vous intervenir dans l’instant ou bien le laisser
partir ?
- Naye. Je veux le voir dans cet instant précis. Il
a établi un pont avec d’autres.
- D’autres quoi ?
- Envoyez-moi les Floozboys, Mlle Marinella. Et
faites-moi penser à vous inviter plus tard. Ah, n’oubliez pas, il me faut mon
grand manteau en satin.
- Floozman… Ça me paraît mal engagé.
***
Les Floozboy amènent rapidement Floozman au siège de
BrtzLiqd. Après quelques problèmes de manteau dans le tourniquet de l’entrée,
Floozman et sa suite parviennent à l’accueil.
- Bonjour…
nous venons…
- Nous venons voir M. Vivide, fait un Floozboy après
avoir calculé
-Vous voulez voir qui ? Et qui dois-je
annoncer ?
- Ça va pas être simple…
- Nous n’avons besoin de voir personne après tout,
fait Floozman. Le rachat de BrtzLiqd ne devrait pas prendre trop de temps,
non ? Jeune homme, acceptez ce million de millions de dollars et laissez
nous monter, une personne va se désespérer.
- Euh…. Je préfèrerais vous annoncer au secrétariat
de M. Vivide.
Un garde s’approche, tout bourdonnant de talkie.
- Combien? Demande Floozman à un Floozboy absorbé
par un terminal.
- 13,5% du capital, pas plus. Ça risque prendre un
peu de temps. Les marchés ne comprennent pas.
Le garde est maintenant sur eux. Au même moment, Gabriel
traverse le grand hall comme un zombie sans être remarqué.
- Un problème ? Qu’est ce que c’est que tout
cet argent !?
On entend des jurons dans le tourniquet. Normand,
accompagné d’un très jeune technicien fait brusquement irruption dans le hall.
- Alors voilà ! J’annule mon dîner, je décide
de passer, et toi tu pars ? Ça marche ? Merci de m’avoir
prévenu ! Lance-t-il à Gabriel.
Floozman et les
Floozboys se rendent brusquement compte de la présence de Gabriel. Ils se
précipitent au-devant de lui et lui font fête.
- Gabriel,
nous venons te libérer ! Lui annonce Floozman
- Qui
êtes-vous ?
- Oui, qui
êtes-vous ? Fait Normand en pénétrant dans le cercle.
- Sécurité ! Monsieur. Je vous ai demandé d’où
viennent ces billets.
Tout en ouvrant son manteau en grand, Floozman se recule
pour faire face à Gabriel. Le groupe fait involontairement mouvement avec lui.
- Gabriel, tu as eu une grande vision ! Ta
compassion infinie pour ce lieu tout entier a soulevé une vague de tendresse
dans le monde. Et me voilà ! Je suis le surfeur de cette vague
Gabriel ! Je suis le surfeur d’argent !
Pendant ce temps, les ascenseurs déposent irrégulièrement
dans le hall de petits groupes d’employés qui restent interdits devant la
scène. « Bing ». …. « Bing ».
- 39% lance un Floozboys en s’adressant à Floozman à
travers
- Pyqc ? demande un second Floozboy.
- Pourquoi Y a-t-il Quelque Chose. Nous l’avons
créée en partant.
- Ah. C’est quoi ce nom ?
- C’est mieux que rien…
- Laissez-moi partir ! s’écrie Gabriel. Je n’en
peux plus
- Gabriel. Je veux un « statut » de la
démo !
Floozman fouille dans ses immenses poches. Il en sort une
pleine poignée de pierres précieuses qu’il remet dans les mains de Gabriel. Des
gemmes innombrables tombent, roulent et glissent bruyamment sur le sol de
marbre.
- Gabriel, fais moi confiance… Ne les écoute pas.
Nous ne sommes pas des bandits. Ce n’est pas un happening, ce n’est pas une
épreuve de « team building ». Crois en moi Gabriel ! Tu es
libre. Ta famille est libre. Tu ne travailleras plus. Vous ne manquerez de
rien. Mais avant de partir, je t’en prie, apaisons ce lieu.
- J’appelle la police ! Aboie le gardien,
pendant que tous regardent, pétrifiés, les pierres précieuses qui flamboient
sur le sol.
- 52% ! Crie le Floozboy rivé à son terminal.
Nous avons la majorité de contrôle. Le conseil d’administration de BrtzLiqd va
réunir une cellule de crise. Ils devraient m’appeler d’un instant à l’autre.
- Mesdames et Messieurs ! Nous sommes les
nouveaux actionnaires ! Vous êtes libres. Vos collaborateurs sont libres.
Vous pouvez leur annoncer que nous leur remettrons dès demain matin un million
de millions de dollars. Rentrez chez vous. Nous dédommagerons vos clients. Et
prenez ces pierres bienfaisantes, ajoute-t-il en lançant une nouvelle poignée
d’étincelles dans les airs. Souvenez-vous que plus personne ne travaillera
ici !
Floozman se tourne vers l’entrée du hall et tend le bras
vers le tourniquet. Dans le silence, un intense rayon d’or jaillit de sa paume
tendue et traverse les airs. À son contact, le métal se transforme immédiatement
en or pur et le verre s’efface pour laisser entrer le vent. De nouveaux rayons
transmuent en or les matériaux des parois. Le hall de BrtzLiqd baigne
maintenant dans la lumière d’une cathédrale Espagnole.
- La porte de la liberté ! Clame Floozman.
- Le rayon Flooz ! Murmure un Floozboy. C’est
chaud !
- Amènes-moi à ton poste de travail, Gabriel.
Laissons les garçons se débrouiller avec les gens.
- Et … et la démonstration ? Et nous !
L’interrompt Normand. Qui nous dédommagera ?
- Combien voulez-vous ? Fait un Floozboy
conciliant
- Je ne travaille pas pour BrtzLiqd, dit l’agent de
sécurité. Qu’est-ce que je fais ?
- Rentrez chez vous, dit Floozman en s’adressant de
nouveau au groupe les bras levés. Ne laissez surtout pas filer Gabriel ! Glisse-t-il
à un Floozboy.
***
Mais Gabriel est déjà dehors, si confus qu’il craint le
regard des passants. Que c’est-il passé ? Que faire ? Où aller ?
Il sent dans sa poche une épaisse liasse de billets. De quoi payer les
dettes ! Mais il doit prendre
Un Floozboy le repère, le calcule et l’aborde.
- Gabriel, que la paix soit avec toi. Tu es riche
maintenant, tu ne dois plus te tourmenter…
- Pouvez-vous appeler ma famille ?
- Tout de suite
- Il me faut des vêtements propres, je dois partir
en Espagne…
- Je vais rester avec vous, Gabriel. Floozman nous
rejoindra. Prenez cette drogue en attendant le matin.
***
Floozman marche en
silence dans les bureaux paysagers déserts. Il entend le cliquettement d’un
clavier. Dans un recoin, loin des fenêtres, dans la lueur laiteuse de son écran,
une jeune femme travaille. Floozman s’approche et pose sa main sur son épaule.
Elle tressaille à peine.
- C’est terminé.
Dit Floozman. Vous pouvez rentrer chez vous…
D’un geste digne, fluide
d’avoir été mille fois répété, elle lui indique en souriant qu’elle ne peut ni
entendre, ni parler. Sur son bureau impeccablement rangé, Floozman découvre les
objets familiers des employés de bureau. Les « post-it » chargés de
notes, le magazine et la bouteille d’eau minérale qui accompagnent la pomme de
la pause.
Comme elle se rend
compte du départ des autres habitués de cette heure tardive, l’inquiétude se
peint sur ses traits. La surprise et la peine d’avoir été prise en défaut
froissent son expression et atteignent Floozman en plein cœur. Il voit refluer
de ce visage une fierté enfantine de vivre et de travailler en société qu’il
n’avait pas perçue avant. Il voit ce regard se durcir et retrouver la
profondeur de la solitude.
Il ne veut pas qu’elle
soit aussi triste.
C’est alors que Floozman
se représente l’entreprise, son réseau et ses clients. Les milliers de petites
gens tout occupés de BrtzLiqd. Les pensées du soir et du matin, les discussions
en famille, le week-end de ski ou la retraite… Il se représente les filles et
les garçons ambitieux et la fierté de leurs parents. Les vendeurs et les
acheteurs, l’arborescence foisonnante des hiérarchies aux feuilles amères.
Au-dehors, il fait
mauvais temps. En vérité, cette tour nous rassemble et nous protège des bêtes
et de la désolation, se dit Floozman. C’est ici que l’on trouve la pitance et
la chaleur, les couleurs de la société, la guidance des sages qui connaissent
les secrets de
- Qui êtes-vous ? Où est votre badge ?
Il déchiffre le ‘post
it’ agacé qu’elle lui tend. En retour, il sort une liasse de sa poche et la
pose sur le bureau. Puis après un temps d’arrêt, il se saisit d’une feuille et
d’un stylo :
- Je suis venu vous délivrer.
Je suis venu délivrer tous les autres.
Je suis venu libérer toutes les puissances enchaînées
dans la tour ».
Il la regarde droit dans les yeux malgré
le doute qui s’insinue en lui. Puis il se ressaisit et ses yeux brillent de
nouveau. Le plancher vibre doucement comme pour annoncer un tremblement de
terre. Un nimbe de lumière enveloppe la scène puis s’étend lentement à tout le
plateau. Venue du sol, des murs et du plafond, irradiant de chaque chose et
emplissant l’air, une chaleur paradisiaque les caresse.
- N’ayez pas peur …
La chaleur augmente sans
cesser d’être légère sur
La jeune femme reste
sombre et tendue. L’excitation alentour retombe graduellement. Floozman
écrit :
- Sortons / ou ne sortons pas. La tour va se
transformer en énergie pure.
- Je travaille ici ! Pourquoi voulez-vous
détruire ma société ?
- Il n’y aura plus de travail.
- Des gens ont besoin de moi !
- Ils n’auront plus besoin de vous et vous serez
libre
La muette se lève,
rassemble ses affaires fébrilement et jette un regard meurtri et furieux à
Floozman qui reste interdit, liquéfié par le doute. A la périphérie de sa
vision, il voit le spectre d’un autre lui-même qui la suit comme elle
s’éloigne. Ce double prend la main de la jeune femme, la rassure et
l’accompagne jusque chez elle. Il n’en repart jamais.
Le tintement de l’ascenseur vient rompre le
silence. « Bing ». Floozman sait qu’elle a raison et que des gens
auront besoin d’elle. Fallait-il qu’il l’entende ? Que peut-il faire pour
eux maintenant ?
- Qu’est-ce que
c’est que ce bordel ! Il y a le feu ou quoi ?
Normand marche droit sur
Floozman.
- Je veux parler à
votre directeur ! Vous savez qui je suis ?
- Non… Non. Je
suis, euh … Floozman regarde le sol. Je vais chercher le…, là… Je reviens …
C’est Fred Looseman qui
s’enfuit maladroitement vers l’ascenseur, empêtré dans son manteau. Il appuie
sur le bouton mais Normand se rapproche. Il se précipite dans l’escalier et
gravit les étages simplement pour ne pas aller vers la rue où la foule est
sûrement déjà massée. Sur une impulsion, il s’engouffre sur un plateau et se
perd dans les travées. Un placard ouvert, il entre et referme la porte.
Du temps passe.
Un Floozboy ouvre la
porte du placard et sans dire un mot, ôte le manteau des épaules de Fred
Looseman. Celui-ci se laisse faire comme un vieillard.
- Restez là jusqu’à
demain. Voici vos affaires….adieu.
Du temps passe.
Des équipes fraîches
accompagnées d’un capitaine des pompiers examinent le plateau en parlant fort.
Le capitaine ouvre le placard et trouve Fred Looseman, prostré, son blouson de
technicien sur les genoux, sa trousse à outils à ses côtés.
- Ça va ? ….
Oh là là, il est mal.
- Il a dû être
surpris quand ça a commencé à trembler.
- Il est choqué.
- Emmenez-le à
l’infirmerie.
***
Au matin, Gabriel se réincorpore dans une grande de
quiétude. Mais, fugace, ce sentiment s’évanouit vite, brisé par les mille
oscillations de ses pensées.
Il est dans une chambre d’hôtel. Quelque chose
d’extraordinaire s’est produit. Une vague a déferlé puis s’est retirée. Il n’en
reste que le scintillement d’une trace évanescente. Mais il n’a pas suivi
Floozman. Eh quoi ! Il était libre, non ? Le sentiment d’un dommage
irréparable plane. Sa mère est très malade. Il ne travaillera pas aujourd’hui
et pourtant des bribes de programme s’exécutent encore dans son esprit. Qui va
réceptionner la nouvelle version du multiplexeur ? Pensée parasite !
Il lui faut des vêtements.
- Bonjour. J’ai pris la liberté de convoquer
quelques fournisseurs. Vous pourrez les voir immédiatement après le
petit-déjeuner, voire en même temps si vous préférez. Dit le Floozboy en
entrant.
Gabriel se jette
sans plus réfléchir sur les plateaux posés à son chevet.
[Séquence abondance] Plateaux de petit-déjeuner :
Thé de Ceylan premier choix cueilli en altitude par de jeunes vierges et servi
dans de la porcelaine de Saxe, tataki de saumon, croissants pur beurre encore
chauds, soixante dix neuf zakouskis, vodka au miel, vodka au poivre,
assortiment de confitures anglaises, arrangement d’azalées et d’orchidées,
corbeille de fruits, myrobolans, grenades, pastèques, vins de Californie,
raisins, ananas, melons d’Espagne, chocolats belges,loukoums de Bagdad [Fin
séquence abondance]
- Alors je suis riche ? Demande-t-il la bouche
pleine.
L’instant
suivant, Gabriel essaie de nouveaux vêtements :
[Séquence abondance] : Costume semi-casual trois
boutons DesmondTiti en laine tibétaine lavée, étoffe d’une très belle main,
«légerissime», érotisante et anti-stress, couleur saphir sans fond enrichie
d’un moucheté de blanc cassé, doublure en satin bimberg à rayures transat,
épaules napolitaines, poches plaquées surpiquées en point gantier, boutons
nacrés cousus de fils de soie blancs, boutonnière des manches ouvertes.
Ceinture assortie au costume. Chemise vichy bleu acidulé à col montant.
Chaussures richelieu trois œillets à empeigne lisse. [Fin séquence abondance]
De retour au lit, Gabriel repousse un dernier plateau
dont un valet de chambre le débarrasse prestement puis s’enfonce
silencieusement dans les oreillers. Le Floozboy donne congé aux fournisseurs.
Dehors, par dessus les toits, des nuées grises s’agrègent pour donner au ciel
de la ville l’aspect de
Plus tard, il émerge d’un rêve animé d’un grand sentiment
d’aventure comme il n’en a plus ressenti depuis l’enfance. Il se souvient enfin
des signes et des promesses auxquels il n’a pas eu le courage de croire en
vieillissant. Pourtant, il sait depuis toujours qu’il est un être hors du
commun, un mutant. Aurait-il pu oublier sa destinée ? Et ce miracle,
n’est-il pas venu pour la lui rappeler ? Ne doit-il pas absolument s’en
saisir sans réfléchir pour se dégager enfin du carcan de la dépression et de
toutes les chaînes trop vite acceptées ? Et si cette nouvelle puissance
détruit ses oppresseurs, doit-il s’en inquiéter ou bien boire à grandes goulées
le vin de la victoire ? Qui peut le comprendre ?
Il perce en pensée le ciel de
Gabriel décide donc de vivre, mais après l’Espagne...
- Il faut
que je parle à ma femme ! Aussitôt, la communication est établie
- Tu vas
bien ? Et tout cet argent ? C’est pas possible…
- Si, si. Prépares-toi, nous partons en
Espagne.
- Je suis au
courant. On y va comment ? Et mon travail ?
- Je passe
te prendre
- Nous irons
en voiture, dit Gabriel au Floozboy en raccrochant le téléphone. Le village est
éloigné de tout…
- Tout de
suite. J’appelle…
- Je peux
m’acheter une voiture, non ? dit Gabriel
-Bien sûr, mais
notre voiture est prête…
- Je veux ma
voiture. J’aime les voitures, j’aurai vite choisi
[Séquence abondance] : Gabriel et le Floozboy sont
chez le concessionnaire Rossobrui. Gabriel caresse les sièges en cuir jaune de
la Funicula 960. C’est un
Gabriel hésite entre ce
modèle et la GT, dont les jantes de 19’’ le fascinent.
- Vous pouvez
prendre les deux, dit le Floozboy, abattu
- Je peux essayer
la 960 ? demande Gabriel
- Prenons-la, ça
ira plus vite fait le Floozboy en entraînant le vendeur.
- Je veux la payer
moi-même, dit Gabriel, et choisir la couleur…
Plus tard, Gabriel et sa
femme glissent au ras du bitume, bien calés dans les sièges baquet de
Gabriel descend et
compose rageusement le numéro de Normand. Il plaque un instant le combiné sur
le capot rouge.
- Écoutes bien
cette musique, enfoiré ! C’est MA 960, tu pourras jamais te payer ça
pauvre minable, même pas dans tes rêves. Toi tu perds de l’argent. Je
t’enverrai ma ‘dém. quand j’aurai le temps. Ou alors jamais. Ah Ah ! Jamais !
Essaie seulement de m’attaquer. Et c’est pas terminé, je vais te niquer sur
toute la ligne…
En retournant dans
l’habitacle, une idée lui vient Il se tourne vers le Floozboy qui retient une
forte envie de vomir.
-Je peux monter ma
société non ?
- Oui, en principe…Mais ce n’est pas
nécessaire…
- Écoute le jeune
homme, fait doucement la femme de Gabriel. Pourquoi ne pas acheter une jolie
maison dans le Sud, tant que nous avons cet argent.
- Mais on l’aura la
maison, tranche Gabriel, c’est pas le problème ! Je veux placer l’argent.
Je veux créer une société concurrente de RevMux et niquer cet enfoiré !
Gabriel imagine avant
tout des hôtesses qui évoluent dans un hall immense, leur dos nus caressés par
des rayons psychédéliques. Dehors, dans la rue, Normand meurt. Pour lui, plus
rien : plus d’affirmations, plus d’opinions, plus de cohérence, plus
d’amis, plus de réceptions, plus de famille, plus de maison, plus un sou...
- Tout cela reste
possible, mais je ne vous le recommande pas. Et votre mère ? demande le
Floozboy. Tâchez de vous souvenir.
- Oui…Allons en
Espagne d’abord, dit Gabriel. Je me suis énervé.
- Floozman n’est
plus présent au monde, je dois vous quitter à présent. Vous devrez faire avec
ce que nous vous avons laissé. C’est suffisant pour vivre en paix, Gabriel.
Souviens-toi bien de cela aussi. Je te remercie de me déposer, maintenant.
Plus tard, la voiture
sort en accélérant d’une aire d’autoroute. Le Floozboy est seul près des
toilettes. La lune se lève. On voit la voit à l’horizon de l’autoroute et puis
au-dessus des montagnes.
***