FLOOZMAN
«Par une
scandaleuse abondance, il apporte la délivrance »
Dépôt S.A.C.D. 174 627
FLOOZMAN SAUVE UN CHIEN
Quelque part au cœur du système financier coule une
source d'argent mystérieuse et intarissable. Fred Looseman fait partie des très
rares hommes qui l'ont trouvée. Comme eux, il a longtemps mené l'enquête, comme
eux il a entrevu la vérité et comme eux, en approchant l’origine de
l’émanation, il a perdu la mémoire...
Hier, il était encore le brillant directeur de la gestion
des risques du Crédit Mondial et le président de la commission de lutte contre
le blanchiment. Depuis sa chute, il survit grâce au job que la banque lui a
trouvé dans une équipe de maintenance informatique. Sa famille et ses amis se
sont éloignés de lui. Isolé, ses facultés obscurcies, il ne vit plus que pour
réparer les distributeurs et le réseau qui les relie aux ordinateurs centraux.
Parfois, après de longues heures de travail, il lui
arrive d'entendre des voix. En fermant les yeux, il distingue des prières.
Certaines sont si claires et si sincères qu'il lâche ses outils et se met à
pleurer.
C'est ainsi qu'il devient Floozman. Il retrouve ses
esprits, la lumière se fait. Sa banquière l'appelle au téléphone et ce n'est
pas à propos de son découvert, car elle se souvient elle aussi. Ils savent tous
deux ce que Floozman doit faire. Il a les moyens nécessaires et plus encore.
Mais cette richesse n'est pas la sienne, c'est l’argent magique de la
délivrance.
Il s'agit peut-être là de l'épisode le plus archaïque. À
peine cinq minutes, pas de liens. On a beau cliquer sur les images, il ne se
passe rien.
On y voit une sorte de «proto Floozman» à peine
reconnaissable. Le propos est très ténu et plutôt
incongru : ‘Floozman sauve un chien’ !
Nous sommes loin des
séquences de transverbération monétaire ou des scènes de transe collective de
la dernière période. Tout se passe comme si Floozman effectuait une sortie
expérimentale pour se rôder.
Au début, des
motifs au ras du sol occupent tout le plan. Puis vient une écrasante barre
d'immeubles très haute sur l'horizon. Une violente embardée nous emmène
brusquement dans une cage de verre. On s'aperçoit qu'elle correspond au
mouvement impatient d’un propriétaire tirant sur la laisse de son chien.
Plus
tard, dans l'ascenseur ce chien pleure en silence et l'on entend une petite
comptine, comme une « nursery rhyme » :
***Chant
du chien :
« Délivre-moi !
Rachète- moi !
Rien n'est bien
Pour un chien
Et le malheur
Est sans odeur ».
Dans la salle informatique déserte, Fred Looseman ferme
les yeux. Son téléphone sonne.
- C'est un chien ! dit-il avant d'avoir entendu son
correspondant.
À son bureau, Mlle Marinella se retourne pour regarder la
ville
- Un chien ! Eh
bien, vous devez sûrement commencer par lui ! Je vous envoie les Floozboys. Et
puis, ne vous perdez pas tout de suite, cette fois.
Aussitôt des Floozboys
l'emmènent auprès du chien. Lorsqu'il descend de la voiture, il porte le masque
et l'habit de Floozman.
- Est-ce toi qui m'appelles ?
- Ouaf !
- Chien, je te délivrerai. Voilà, je te rachète.
Monsieur, combien pour ce chien ?
Le propriétaire du chien est pressé de rentrer chez lui.
- Mais il n'est pas
question que je vous vende mon chien. Je ne vous connais pas, et puis vous êtes
ridicule avec ce masque. C’est pour un jeu ? Qu'est- ce que vous me voulez
? Je suis pressé.
- Monsieur, je suis
très sérieux. Votre chien est accablé de tristesse. Je sais ce qu'il ressent.
Imaginez-vous seul dans un monde où plus rien n'est fait pour vous, rien pour
vos sens, rien pour votre instinct, rien à aimer. Je vous en donne un million
de dollars.
- Ça ne me fait pas rire.
- Un million de millions. Mais je veux le chien tout
de suite.
Floozman se tourne vers les Floozboys.
- Faites le virement, et donnez lui un acompte.
Un Floozboy se connecte
instantanément à Internet depuis son terminal. Un autre tend une énorme liasse
de billets au propriétaire médusé. Au même instant, le téléphone du propriétaire
sonne. Il entre en conversation avec son banquier. Il raccroche.
- Floozman ! C'est donc vous ? D'accord. Prenez le
chien.
- Chien ! Tu es libre !
- Ouaf !
Les Floozboys poussent des cris de joie. Musique. Ils
dansent une ronde car ce sont de joyeux garçons.
- Trouvons-lui un territoire !
- Ouaiis !
Ils roulent (en Rolls).
Les Floozboys s'activent sur leurs terminaux. On voit des photos de maisons,
des manoirs, des parcs. Des coups de fil sont passés aux agences, aux notaires.
Le chien passe sa tête par la fenêtre.
[Séquence abondance]
Magnifique bastide historique du XIIIème siècle entièrement rénovée et
sécurisée dans un vaste domaine arboré de 15 000h avec chênaie, 1 lac et 2
piscines. Vue magnifique sur la vallée de la Dordogne. 5 suites lumineuses avec
sdb dont le donjon avec jacuzzi, terrasse privative et piste d’hélicoptère. 20
grandes pièces. Combles aménagés. Observatoire équipé. Salle de réception avec
cheminée d’époque, bibliothèque, salon, salle de billard, cuisines. Chauffage
central sous contrôle électronique. Dépendances aménagées : 5 pièces,
salon cuisine avec sdb, chauffage solaire secouru par le central. Ecuries. À
proximité d’un village de 500 habitants. Nombreux services. 700.000.000 $ [Fin
séquence abondance]
Ils parviennent à la
grille d'un parc immense. Un couple vient les accueillir. Ce sont les gérants.
Floozman s'adresse aux
Floozboys et leur demande de montrer au chien son nouveau domaine. Pendant que
le groupe s'éloigne dans l'allée à la poursuite de l’animal, Floozman reste
seul avec les gérants.
-Voilà, le domaine est à
vous, vous avez accès à un budget illimité jusqu'à la fin de vos jours et
au-delà. Tout ce que vous aurez à faire, c'est de vous assurer que ce chien
vive dans la nature et qu'il ne manque de rien. Trouvez-lui aussi des compagnes
et des compagnons.
Les gérants ne semblent pas vraiment satisfaits.
- Nous avons bien
reçu le contrat par fax. Il y a quelques questions que nous aimerions vous
poser directement.
- Allez-y.
- Eh bien, comment est assuré le domaine ? Et
le chien? Demande la gérante.
- Et puis,
qu’est-ce qui se passe si nous voulons partir en vacances ? Ajoute son mari. Il
n'y a rien sur les congés. Voyez...
- Il n'y a rien sur les congés ? Attendez… Floozman
cherche un Floozboy du regard, puis il se penche sur les documents
- Et puis, tout cet argent… fait la gérante hein,
René ?
- Bon, nous allons
rajouter une clause pour que la
-Il faut bien préciser les
congés payés, les jours de récupération et aussi le nombre de semaines
consécutives, parce qu’on s’est déjà fait avoir…
Floozman regarde à
nouveau autour de lui et ne voit pas une âme. Dans le lointain, on entend des
cris de joie. Il reste silencieux. Les gérants le regardent fixement, sans
sourire.
Sous leurs yeux,
Floozman se voûte et se flétrit.
L’instant suivant, Fred
Looseman se tient entre les deux gérants, hébété. Il ôte son masque sans
comprendre. Il s'aperçoit qu'il tient encore un billet de banque dans sa main
et le lâche comme s'il était brûlant. Au comble de la confusion, il s'enfuit à
toutes jambes par la grille grande ouverte.
Le chauffeur de la Rolls le suit du regard.
- Ils l'ont encore laissé seul avec des vilains.
C'est terminé…
Il se met en marche lentement, dans la direction où a fui
Fred Looseman.
***