FLOOZMAN
«Par une
scandaleuse abondance, il apporte la délivrance »
Dépôt S.A.C.D. 174 627
FLOOZMAN ET LES GENS DU VOYAGE
Quelque part au cœur du système financier coule une
source d'argent mystérieuse et intarissable. Fred Looseman fait partie des très
rares hommes qui l'ont trouvée. Comme eux, il a longtemps mené l'enquête, comme
eux il a entrevu la vérité et comme eux, en approchant l’origine de
l’émanation, il a perdu la mémoire...
Hier, il était encore le brillant directeur de la gestion
des risques du Crédit Mondial et le président de la commission de lutte contre
le blanchiment. Depuis sa chute, il survit grâce au job que la banque lui a
trouvé dans une équipe de maintenance informatique. Sa famille et ses amis se
sont éloignés de lui. Isolé, ses facultés obscurcies, il ne vit plus que pour
réparer les distributeurs et le réseau qui les relie aux ordinateurs centraux.
Parfois, après de longues heures de travail, il lui
arrive d'entendre des voix. En fermant les yeux, il distingue des prières.
Certaines sont si claires et si sincères qu'il lâche ses outils et se met à
pleurer.
C'est ainsi qu'il devient Floozman. Il retrouve ses
esprits, la lumière se fait. Sa banquière l'appelle au téléphone et ce n'est
pas à propos de son découvert, car elle se souvient elle aussi. Ils savent tous
deux ce que Floozman doit faire. Il a les moyens nécessaires et plus encore.
Mais cette richesse n'est pas la sienne, c'est l’argent magique de la
délivrance.
Comme tous les dimanches
matin, Cyril Guidon avait quitté femme et enfants pour courir les seize
kilomètres qu’il considérait comme un minimum vital.
Cet exercice mettait sa
volonté à l’épreuve. Méprisant les résistances sans nom qui le contenaient
encore dans un demi-sommeil détestable, il avait effectué la séquence d’action
optimale qui le séparait de la sortie, sans négliger l’indispensable
petit-déjeuner équilibré, puis il s’était jeté au-dehors malgré la pluie.
Sa récompense ne tardait
pas car dès le second kilomètre, au niveau de la bretelle nord, il sentait
enfin revenir ses forces et sa sérénité.
Il s’agissait de forces mesurées, méritées, comme tout ce qu’il avait jamais
obtenu. Souvent, au moment précis où l’effort lui devenait léger, il se sentait
comme au-dessus de lui, voyant son propre corps en mouvement : sec,
ramassé, endurant. Il sentait alors son esprit agile prêt à effectuer les
calculs stratégiques et tactiques indispensables pour conserver le contrôle.
Minimiser le temps alloué aux 80% de tâches qui ne représentaient que 20% de sa
productivité personnelle, réserver des plages de temps à la réflexion, publier
son business plan avant le prochain comité de direction, libérer un soir par
semaine pour les enfants, recadrer l’aîné en vue de sa préparation à l’école
d’ingénieurs, diminuer son taux de cholestérol, manger des légumes, entretenir
son cœur, sa mémoire, ne pas mourir.
Bien sûr, cette vitalité
lui permettrait avant tout de satisfaire sa première priorité :
l’épanouissement. Que pourrait-il vouloir de mieux pour lui et pour les
siens ? Ce chemin de pensée souvent emprunté le long de la Nationale 9
menait invariablement à des rêveries amoureuses angoissées : quand
pourrait-il enfin renouer avec Pétula, et comment ?
C’est au niveau du pont
qui franchit l’autoroute, un peu avant la base nautique, que la fatigue
commençait généralement à se faire sentir. Le défi des derniers kilomètres
unifiait enfin sa pensée et ses énergies, toutes tendues vers la victoire qu’il
lui fallait remporter sur lui-même.
Mais ce matin-là,
insidieusement, Cyril redoute la traversée des vastes champs de betterave
au-delà desquels commence la banlieue de Plouvigny.
C’est peut-être de cette
manière, en inclinant légèrement la tête de côté comme pour refuser l’obstacle
qu’il aperçoit les caravanes en contrebas, juste en bordure de l’autoroute.
Stimulé par des torrents d’endorphine, son cortex enregistre l’image avec
clarté et répulsion : autour d’un brasero en fer-blanc, une petite fille
et un vieil homme à la peau tannée mangent des épis de maïs. Autour d’eux, le
campement est endormi à l’exception d’un chien qui s’agite autour d’une caisse
surmontée d’un parapluie déchiré.
Zachariah Zai regarde
fixement la gamine toute entière occupée à sucer le beurre retenu par les doux
alvéoles de l’épi. Derrière elle commence la rangée des piliers en béton qui
supportent la passerelle. À l’arrière-plan s’étendent les vastes champs de
betterave au-delà desquels on entre dans la banlieue de cette banlieue où il a
juré de ne plus aller. D’ailleurs, qui voudrait aller là-bas et n’importe où
ailleurs dans ce pays ?
Zachariah se dit que
c’est la fin. Sa propre fin lui importe peu. Cela fait plusieurs décennies
qu’il s’est figuré la bordure d’échangeur où se terminerait sa route. Il ne la
craint pas plus que le froid ou le vent. Mais il ne voit aucun commencement
pour la petite Preciosa, ni pour les autres. Dans le silence qui les isole, il
ferme les yeux pour un instant - si bref qu’elle ne s’en apercevra pas,
pense-t-il.
Cet instant lui suffit
pour comparaître devant les siècles et devant les ancêtres qui ont inauguré
l’errance et dont il ne sait rien.
Lorsqu’il revient dans
l’axe de sa course, Cyril est pris de vertige. Est-ce un malaise cardiaque ?
Il s’arrête pour consulter l’écran à cristaux liquides de son bracelet
biométrique. Chaque cristal obéissant rigoureusement au champ électromagnétique
de son groupe, les composants de l’afficheur sept segments livrent la valeur
calculée par le processeur sur la base des signaux fournis par les capteurs.
Les indicateurs sont bons.
Pourtant le malaise s’aggrave. Il sent des tiraillements aigus dans sa
poitrine. Ce sont les signes de l’infarctus. La soudaine proximité de la mort
glace son sang. Avant de s’effondrer sur la balustrade, il jette un regard de
bête autour de lui. Dans cet instantané, tout est transformé ou plutôt, révélé.
En effet, Cyril a toujours connu le monde misérable traversé par sa course sans
jamais porter sur lui le regard adéquat.
Autour d’eux, un océan
de matière se meurt de répétition.
Les nuées chaotiques qui
recouvrent la région, lâchement tissées de molécules simples, font au ciel
délavé trois nuances de gris. Plus haut, l’espace sidéral s’étend autant que
nécessaire. Au-dessous, les betteraves expriment les mêmes gènes au même rythme
sur des kilomètres de sillons rectilignes. Plus bas, la terre est homogène,
désherbée, dépierrée, nourrie de manière équilibrée. Il n’y a sûrement pas
d’enfers.
Des premiers hangars de
tôle aux abords de la base nautique, ciments, asphaltes et bétons figent
immuablement les cailloux des rivières. Dans les entrepôts et les locaux
d’entreprise désertés, enroulées sur des disques durs, dorment des files
immenses de charges magnétiques binaires. Ce sont les données qui permettront
le transport des betteraves, le stockage du béton ou bien la gestion des
ressources humaines.
La syncope ne vient pas.
Il se tient en sueur au-dessus de la rambarde. Il pense à Pétula nue, encore
endormie, à peine séparée du vide des champs par l’épaisseur d’un mur de
lotissement bon marché.
Ses chaussures de sport
d’un blanc éclatant et les fibres synthétiques de son survêtement d’un bleu
uniforme et franc font violence à cet univers de gris fatigués. L’intensité de
ces tons le relie symboliquement aux pelouses vertes des stades et aux tableaux
de résultats chiffrés qui occupent les écrans du dimanche.
Zachariah Zai a vu
disparaître les paysages. L’espace s’étend alentour comme un vilain papier
peint, aussi impénétrable qu’un mur malgré le vide et l’horizon qui le nargue.
Il ne l’a pas encore
annoncé aux familles, mais il ne trouve plus d’endroit où aller. La commune
exige qu’ils quittent ce terrain. La police ne tardera pas à les expulser et
ils ne pourront pas aller plus loin que le grand bidonville de Vérugny. C’est
la fin. Ils n’iront plus sur les chemins. Les vieux crèveront oubliés dans les
hôpitaux. Les grands survivront encore aux franges de la banlieue sans
victoires ni butins. Les grandes les suivront. Les enfants iront à l’école des
années entières et deviendront réellement pauvres.
Les yeux fermés, Zachariah sait que Preciosa attend respectueusement qu’il lui
adresse la parole, pleine de confiance. Accablé, impuissant, il prolonge encore
son recueillement, inclinant imperceptiblement la nuque malgré lui.
***
Plus loin dans la
capitale, Fred Looseman cherche fiévreusement à se garer. Une force
bienveillante qu’il ne comprend pas exige son attention. Il lui faut vite
trouver un parking, une contre-allée ou un simple coin de trottoir. Malgré sa
hâte, il n’est pas véritablement inquiet. L’avertisseur d’une voiture retentit
derrière lui.
Mais il n’avance plus.
Dans le trafic congestionné, il distingue la voix puissante et désincarnée du
vieux Zachariah. Il le connaît, il se connaît. Il est de nouveau Floozman.
*** Chant de
Zachariah :
« Nous vivions au
bord des chemins
Menant chevaux et
Mercedes
Au long de notre beau
destin
Depuis l’inde et par le
Limes
Dans les royaumes
florissants
Aux potagers miraculeux
Dans l’infortune et dans
le vent
Nous avons rendu grâce à
Dieu
De nous accorder chaque
jour
Le pain et la bonne
aventure
En nous guidant par les
détours
Pour nous garder de la
roture
Mais voici la carte
abattue
La mort sourit à ce qui
vient
Et voilà bien sa vertu,
De nous il ne restera
rien
Lorsqu’on ne trouvera
parcelle
Qui ne rende compte au
bailleur
Des ressources qu’elle
recèle
De sa fonction, de sa
valeur
Or nous n’avons que nos
deux mains
Et notre vieille liberté
Conquise sur les grands
chemins
Dans la roue de la voie
lactée
Mourir sans fin, se
transformer
Est-ce l’horizon de
l’exil ?
Faut-il donc ainsi
désarmer,
Du voyage, perdre le
fil ?
Il est temps de dire aux
enfants
Que nous avons perdu le
nord
Que nous sommes mauvais
parents
Et que c’est nous qui
avons tort »
***
Le téléphone. La
voix de Mlle Marinella résonne dans l’habitacle.
- Comment
allez-vous faire ?
Floozman ouvre les yeux,
il constate que du temps s’est écoulé. Docile, la circulation contourne
l’obstacle.
- Je dois y aller
tout de suite. Je laisse la camionnette
Floozman ouvre la
portière, puis il se ravise. Il ouvre le cahier de maintenance et tape
« je reviens », en souriant énigmatiquement.
- Je ne parle pas
de la camionnette. Je parle de l’autre, Cyril Guidon. J’ai capté une autre
prière en détectant votre retour.
- Une autre
prière ? Je n’ai rien entendu.
- Bon. Nous
verrons. C’est à côté. Les Floozboys sont en route…
Lorsqu’il descend enfin,
une moto vient droit sur lui. Floozman ajuste sur sa tête le casque qu’on lui
tend, puis il monte et disparaît au coin de la rue.
***
Zachariah plisse les
yeux. L’enfant lui sourit. Le temps passe. Les voitures filent sur l’autoroute.
Il ne voit pas l’homme qui est maintenant étendu sans connaissance sur le pont
au dessus des voies. Les rares voitures qui passent à côté de Cyril Guidon ne
s’arrêtent pas. Quelques conducteurs le signalent à la police puis l’oublient.
Ouvrant une voie dans le
champ de betterave, une petite troupe avance sous la pluie, guidée par Floozman.
Quelques parapluies en émergent et se balancent légèrement au rythme du chant
qui scande sa marche vers l’échangeur.
L’instant suivant,
Floozman et sa suite franchissent maladroitement le talus pour s’approcher de
Zachariah.
- Bonjour
Zachariah. Je viens pour vous délivrer.
- Que veux-tu
étranger. Je n’ai pas d’argent pour la quête.
-Moi, je vais te donner
des millions de millions de dollars et vous serez libres, toi et les tiens.
- Donne ton argent
étranger. Fait Zachariah en souriant. Mais garde-le si tu veux qu’on s’en aille
d’ici toi aussi. Nous n’irons pas dans ton église non plus. En fait, tu peux
partir. En disant cela, il le chasse de la main.
Les hommes du clan qui
étaient restés en retrait au seuil de leurs caravanes s’approchent du vieux
Zachariah.
- Zachariah, j’ai
entendu ta prière. Tu dois prendre mon argent et sauver ta famille. Floozman
fait un signe et un Floozboy ouvre une malle. Sous un premier tiroir garni de
pierres précieuses et de bijoux, il découvre des piles de billets.
Zachariah est ébranlé.
-Tu comptes sur nous
pour écouler tout ça ? Mais tu es déjà mort, avec ton cirque !
S’exclame un des hommes. Si les flics te voient chez nous, on va se faire
serrer !
- Attends petit.
Fait Zachariah. Il se passe quelque chose de spécial. Apporte du café.
Avec le café, le cercle
se forme et se stabilise. Une aura d’espoir se propage alentour. Sous les
rayons obliques du soleil qui perce enfin, les betteraves prennent une subtile
teinte orangée.
-Mais que ferons-nous de
tant argent ? Reprend Zachariah.
-Je ne sais pas, je n’ai
pas de vision précise. Vous avez prié pour les autres, pour le passé et pour
l’avenir. Cela complique les choses, répond Floozman. Mais je dois vous sortir
de là. Je peux vous aider à poursuivre la route de l’exil ou à reconquérir
votre royaume. Savez-vous que la petite est l’héritière légitime du Roi de
Bénarès ?
Dans le silence troublé
qui s’installe, tous les regards se tournent vers Preciosa.
- Mais rien de tout
cela ne vous rendra réellement plus libres que vous ne l’étiez avant d’échouer
ici, reprend-il.
- Je sais, moi, que
tu es une petite fille de Roi. Dit Zachariah. Montre ton anneau à M. Floozman.
La petite Preciosa
s’exécute sans que personne ne semble vraiment surpris. Floozman examine le
bijou antique dont les pierres précieuses figurent un taureau blanc vêtu de
parures.
- Des fois, je rêve
que tout le monde monte dans des charrettes couvertes de guirlandes, dit elle,
toutes attelées au même taureau très fort et gentil, et que nous allons vers un
palais qui est très loin…
Un Floozboy tire
Floozman par la manche, échange un regard avec lui, puis s’avance dans le
cercle.
- Concrètement….Hummm - il se racle la gorge - nous pouvons commencer par
acheter ce champ en attendant de vous fournir de nouvelles caravanes, avec des
camions Américains spécialement aménagés, du type de ceux qui sont utilisés par
les cirques. Nous pouvons d’ailleurs mettre sur pied un cirque complet avec
tout le personnel, pour vous éviter de travailler. J’ai entamé quelques
démarches dans ce sens-là en venant. Nous pouvons également acheter pour vous
des milliers d’autres terrains avec des points d’eaux et des hectares de nature
propre, sur tous les continents. Nous avons également pensé à une assistance
juridique et une escorte armée pour vous accompagner dans vos déplacements.
Bien sûr, ceci ne constitue qu’une première approche.
Face au silence
persistant, Floozman ajoute :
- Vous pourriez
nous emprunter tout cela et employer les avocats pour vous protéger, si vous
préférez…Voilà ! Nous serions une joyeuse troupe de campeurs, installés à
côté de vous, et vous…
- Ouaaiis, font les
Floozboys, des campeurs !
- Oui, mais
attention – des campeurs errants ! Souligne Floozman.
- Mais qu’est-ce
qu’ils font, des campeurs errants ? Demande un jeune Floozboy.
-Bon, alors un
cirque ?
- Ouaaiiis, font
les Floozboys, un cirque de campeurs errants !
En moins de temps qu’il
n’en faut pour le dire, la troupe regagne le champ de betteraves et commence à
s’installer. À l’aide d’ordinateurs et d’une antenne satellite, assis sur des
bassines en plastique, quelques Floozboys organisent un centre d’achats sur le
talus. Ils s’activent sous le regard circonspect des gitans.
- Attention, voilà
le propriétaire. Il est armé. Dit l’un d’entre eux.
En effet, au bout du
champ s’en viennent le paysan et son fils armés de fusils de chasse. L’un porte
une veste couleur de betterave, l’autre est vêtu d’un survêtement bleu France.
- On discute ?
- Non. Pas
maintenant. LSD.
Un troisième Floozboy
monte calmement une micro seringue hypodermique sur un fusil à lunette et se
dirige vers le sentier escarpé qui mène à la passerelle où Cyril Guidon vient à
peine de se réveiller.
- Faire le 17 ! Le
17 ! Pense Cyril en l’apercevant, sans pouvoir faire un seul mouvement.
Le Floozboy s’installe à
côté de lui pour étudier sa cible. Puis, découvrant Cyril,
- N’ayez pas peur,
je dois neutraliser des nuisibles avec une drogue et si tout se passe bien, ils
seront heureux d’être avec nous. Vous pouvez circuler.
- Vous… Vous ne
pouvez pas faire ça ! S’écrie Cyril sans trouver dans sa voix le ton
d’autorité qu’il voudrait prendre.
Irrité par sa propre
faiblesse, Cyril tente de se jeter sur le Floozboy. Le fusil tombe à terre. Le
coup part. La seringue vole longuement au ras du sol, et vient se ficher dans
le mollet d’une jeune femme qui n’était pas là l’instant d’avant et qui se
tient maintenant interdite, derrière la portière ouverte de sa voiture, moteur
en marche. Pendant un instant, personne ne crie, pas même les corbeaux.
- MA FEMME !
Hurle Cyril.
Incrédule, Pétula se
frotte la jambe. Personne ne prête attention au car de police qui s’arrête en
plein milieu de la chaussée tous feux allumés.
En un éclair, tout le
monde est embarqué.
***
Au centre du champ, en
contrebas, les Floozboys ont déjà pu construire quelques baraques de bois et de
tôle autour d’une caravane. Ils ont étendu du linge pour apporter un peu de
couleur.
Un petit groupe s’est
formé autour des paysans. Passés les premiers échauffements, on enregistre des
progrès : déjà la récolte de l’année est vendue au comptant, dix fois le
prix du marché.
- Ces betteraves
sont terriblement isolées – leur explique l’infiniment riche. Si vous consentez
à contempler sereinement la métamorphose de cet endroit, vous pourrez jouir
pleinement de l’argent que je vais vous donner et vous nourrir de joie jusqu’à
la fin de vos jours.
- Quelle
métamorphose ? Demande le père.
- Les graminées, les
arbres puis les bêtes reviendront. Nous créerons un étang profond où vivront
plusieurs espèces des poissons, de libellules et de grenouilles. Les taupes,
les rats, les chats, les vaches et les chevaux habiteront ici en liberté. Les
oiseaux nicheront dans les frondaisons et nous, nous verrons combien tout cela
est bon. La création retrouvera un cours plus heureux.
- De toute façon,
il y a trop de cultures, fait le fils. C’est vrai. Si nous pouvons abandonner
la terre, eh bien tant mieux. Surtout si ça favorise la biodiversité...
-Exactement. Veux-tu
rester avec nous ? Lui demande Floozman. Veux-tu être libre ?
Pendant ce temps, les
premiers camions parviennent au centre du champ en oscillant lourdement sur le
chemin tracé depuis la nationale, accompagnés par une nuée d’enfants. Ils sont
rouges. L’un d’entre eux est attelé à une bétaillère.
***
Le maire de Plouvigny
qui a été informé de la présence de Floozman dans la zone industrielle, envoie
un employé pour l’inviter à l’hôtel de ville. Ce dernier parvient au campement
peu de temps après les premiers camions.
- J’accepte, mais je ne
viendrai pas sans le vieux Zachariah, dit Floozman.
Embarrassé, l’employé
téléphone.
- Entendu.
***
Le maire est un jeune
homme un peu raide, chaleureux, visiblement proche du peuple. Il vient à la
rencontre de Floozman lorsque celui-ci pénètre dans le bureau accompagné de
Zachariah et de quelques Floozboys. Après les présentations le maire dit :
- M Floozman, j’admire
votre générosité. Je ne vous cache pas que je suis curieux de connaître vos
idées. Peut-être allons-nous trouver des convergences ?
- M le maire, au
risque de vous décevoir, je dois vous dire que je ne défends pas d’idées bien
définies. C’est en me rendant attentif à des visions que j’accomplis ma
mission.
- Dites-moi quelle est
cette mission et quelle est la vision qui vous a poussé à vous rapprocher des
romanichels ?
Floozman se penche en avant et lorsqu’il se met à parler, l’électricité cesse
de circuler dans les circuits de la mairie. La pénombre se fait dans le bureau.
- Jean-François, tu es
une bonne personne. Je peux te donner un milliard de milliards de dollars à
distribuer aux pauvres et aux riches. Ils pourront arrêter de travailler si la
vie d’autrui n’est pas en danger. Il restera assez d’argent pour embellir la
ville et la campagne. Rejoins nous et découvre la joie. Tu pourras revenir et
la transmettre à tes gens.
- M Floozman, je
considère votre offre avec beaucoup de …perplexité. Mais je reconnais qu’un
grand nombre de mes administrés a déjà accepté cet argent. Beaucoup d’entre eux
vous ont suivi. D’ailleurs, je comprends que le fils du propriétaire du champ
où vous vous êtes établi n’est pas loin d’en faire autant Je ne sais pas ce que
vous attendez d’eux mais je veillerai à ce qu’il n’y ait pas de dérives. En
attendant, souhaitez-vous des tentes ou une aide médicale ? Souhaitez-vous
que la mairie vous prête un autre terrain ou un local ?
- Si tu veux nous aider,
fais sortir mon associé de prison et laisse à Zachariah et à sa famille la
jouissance du talus que tu leur avais alloué. Donne à mes assistants les
autorisations qu’ils demandent. Organise la distribution de l’argent que je
vais te donner. Pour l’essentiel, laisses-nous faire et viens nous voir dans
quelques heures. Voici déjà quelques liasses.
Les billets s’empilent
sur le bureau du maire.
- Je ne peux pas
accepter. Vous savez, je suis moi-même scandalisé par le sort qui est réservé à
ces gens mais je suis contraint d’agir de cette manière. Toutes les autres
communes de la région les ont rejetés, j’ai fourni le terrain, j’ai tenu aussi
longtemps que possible mais trop de gens se sont plaints par voie de pétition,
et puis il y a eu des vols…
- De quoi !?
Bondit Zachariah. Ça fait longtemps que nous ne volons plus de poules !
D’ailleurs, elles sont élevées dans des usines ! C’est dégoûtant.
- Sois rassuré. Nous
allons tous partir, dit Floozman calmement. Et toi aussi, Jean-François, tu
peux partir si tu le veux. Je serais heureux si tu nous suivais. Si tu ne
renonces pas à l’action, tu pourras revenir dans le monde avec un prestige
politique grandi. D’ici là, nous ferons de Plouvigny la plus belle ville
du monde. Le futur centre est dans le champ de betteraves ! Viens avec
nous, Jean-François ! (Viens avec nous, Jean-François, chantent les Floozboys).
- Écoutez, Répond
le maire. Je vois que vous représentez un…un mouvement important. Je veux
que nous établissions une relation de confiance. Je vais appeler le
commissariat, mais l’affaire me semble passablement embrouillée.
Le téléphone ne
fonctionne pas car la magie de Floozman a rendu le repos aux circuits
électriques de l’immeuble.
- Allons au
commissariat, c’est à deux pas.
***
Au poste, on entend des
hurlements.
- Tout est
laid !
Dans sa cellule, sous
l’emprise de la drogue, Pétula se débat, horrifiée. Ses mains se crispent
compulsivement sur les barreaux, raides comme des pinces. Il ne reste plus
grand-chose des conventions qui régissent sa tenue de ville très ordinairement
sexy. Son chemisier est déchiré et le désordre de sa coiffure n’évoque en rien
l’intention du coiffeur.
- Raaaaah !
J’ai peur ! Je vais être simplifiée ! Simplifiée pour toujours. Je
deviens de la terre…. du gazon ! Ne me touchez pas !
- Nous avons dû
l’enfermer. Elle est folle. Le médecin doit arriver d’un instant à l’autre, dit
l’agent. Et puis on a dû mobiliser toutes les patrouilles avec la fête des
allumés, là-bas sur l’échangeur. On attend les instructions de la préfecture.
Le Floozboy impliqué
dans la bagarre est dans une cellule adjacente. Les Flooz-avocats sont déjà sur
place. Ce n’est qu’après un instant que les nouveaux arrivants découvrent Cyril
Guidon assis dans un coin, prostré. Son crâne est ceint d’une aura brunâtre.
La prière de Cyril
Guidon longtemps retenue dans les limbes parvient enfin à Floozman, scandée par
les cris de sa femme.
*** Chant de
Cyril :
- Aussi vrai que tout
est laid,
Je veux partir dans le
décor
Ici, là-bas, rien ne me
plait
La vie me dit attend
encore !
C’est presque beau
tellement c’est laid
De travailler dans cette
zone
Les faits, les faits,
rien que les faits
Pour avancer je me
bétonne !
Aussi vrai que tout est
laid
Je veux retourner dans
tes bras
Ramenez-moi vite au
palais
J’ai assez vécu comme un
rat »
Floozman reprend ses
esprits, tremblant de compassion. Il embrasse Cyril puis il se précipite vers
la cellule où se tient la forcenée. Il lui prend les mains en pleurant à
chaudes larmes.
- Je vais te délivrer.
Lui répète-t-il pendant plusieurs minutes. Balançant sa tête d’avant en arrière
d’un mouvement mécanique, celle-ci lui répond par une sorte de litanie dolente.
- Faites-là libérer,
ordonne Floozman. Elle n’a rien fait.
- Ceci n’est pas en
mon pouvoir, lui répond le maire. De plus, il faut la soigner. Que s’est-il
passé ?
- Elle est en
garde-à-vue mais nous la libérerons lorsqu’elle sera calmée. Fait l’agent de
police. Est-ce que l’autre est avec vous ? Puis-je avoir vos
papiers ?
Les Flooz-avocats font
cercle autour de Floozman pendant que Zachariah Zai tente de se faufiler vers
la sortie.
- Reste avec nous,
Zachariah, lui crie Floozman. Aie confiance.
Au même instant, une
voix amplifiée claironne une annonce dans la rue. Au loin, on distingue les
battements sourds d’une grosse-caisse. C’est la musique d’une fanfare qui se
rapproche.
- Venez tous à la
représentation, ce soir dans le champ des semences, près de l’échangeur. Un
spectacle unique au monde. Vous verrez des robots de la 12e
génération affronter des gladiateurs russes, les équipements ménagers capables
d’émotions qui sont encore dans les laboratoires, des trapézistes génétiquement
modifiés pour le vol. Vous verrez le futur de Plouvigny et nos maîtres
d’hypnose vous le feront oublier. Les joailliers alchimistes vous enseigneront
la transmutation de l’acier en or et vous offriront des bijoux uniques.
Depuis le commissariat,
à travers les verres dépolis des fenêtres, on devine un défilé de formes
mécaniques et animales. Des chevaux puis des éléphants succèdent aux camions.
Maintenant, la musique retentit puissamment dans la rue et se rapproche
continuellement.
Dans un fracas de verre
brisé ponctué d’un barrissement paralysant, trois éléphants cornaqués par des
Floozboys hilares pénètrent dans le poste. Tout se passe très vite. Dans une
pluie de billets de banque et de papillons géants, un câble est attaché aux
cellules, des échelles de corde sont jetées. Les grilles tombent à terre et
dans la plus grande confusion, la troupe est hissée à dos d’éléphant puis
s’enfuit sur l’avenue, applaudie par la foule qui accompagne la parade.
L’éléphant ralentit puis
se met au pas au centre du défilé. Pom. Pom. Pom. Pom. Les petites cymbales
attachées à ses pattes font cling, cling, cling. La grosse-caisse fait BOUM
BOUM. Les cuivres retentissent. Les voitures coincées dans les rues adjacentes
font Tûûût.
Pétula sanglote dans les
bras de Floozman. Zachariah semble étonné par son propre rire. Pris au
dépourvu, le maire hésite un instant avant de saluer de droite et de gauche le
peuple qui redouble d’allégresse.
- Vous avez
l’autorisation, mais je ne sais pas où cela nous mène, soupire-t-il.
- C’est bien à l’image
de votre politique culturelle et tout ça… Maugrée Cyril Guidon qui a retrouvé
ses esprits. Pendant ce temps, la construction du stade n’avance pas…
- Cyril, souviens-toi de
ce que tu as vu. Fait Floozman en levant très haut les sourcils. Comment
peux-tu oublier ?
- Mais qui êtes-vous,
enfin ?
- Je suis celui qui
apporte la délivrance, répond Floozman. Regarde ! Puisant à pleines mains
dans les énormes sacs que les Floozboys ont accrochés aux flancs de la bête, il
jette autour de lui des poignées d’un mélange de billets de banque, de fleurs
et de confettis qui semblent ne jamais retomber. Devant et derrière l’éléphant,
d’autres en font autant de sorte que le défilé est constamment surmonté d’une
voûte chatoyante.
Soudain, sans que
personne hormis Floozman et l’éléphant ne s’en aperçoivent, Pétula atteint un
degré supérieur de conscience. Pendant un court instant, son esprit s’ouvre et
s’unit à celui de toutes les créatures alentour. `
Elle reçoit en retour une
vague de tendresse de la part de l’infiniment riche et de l’animal. La présence
de Floozman l’enveloppe. Mais c’est la puissante pensée de l’éléphant qui
modèle désormais sa perception.
Pétula l’accepte et se
met au rythme de la marche, devenant volume et hauteur, acquerrant force et
grandeur, finesse et compassion, nostalgie du troupeau, des forêts et des
savanes. Comme l’expression d’une forme cousine, le visage de l’éléphant
l’imprègne et lui transmet un secret, un sourire par-delà la mince barrière de
l’espèce. Elle regarde alentour et dirige sans frémir ce sourire pointu sur les
gens qui la saluent. À son tour, elle saisit des poignées de mélange fleuri
pour les jeter en l’air, jouant de son bras comme d’une trompe, suprêmement
ravie de dérouler son geste dans le scintillement du ciel.
Maintenant, Pétula danse
à moitié nue sur la nuque de l’éléphant. Floozman fait un geste et la musique
se transforme en une pulsation psychédélique irrésistible. Les plus attentifs
distinguent l’improvisation éphémère d’un musicien. L’hystérie est à son
comble. On empêche les gens de se précipiter sous les pattes des pachydermes
pour attraper l’argent.
La parade arrive au
rond-point du centre commercial de Plouvigny. Sur les écrans géants qui
surmontent l’entrée principale défilent les titres de l’actualité locale. On
lit «C’EST LE CIRQUE : LE MAIRE DE PLOUVIGNY PETE LES PLOMBS ».
Floozman commande par
signes. Un Floozboy court aux côtés de la bête, attrape une échelle puis se
hisse jusqu’au palanquin. Il installe un terminal sur lequel on peut
lire :
«LE CITOYEN DU GRAND
PLOUVIGNY – LE MAIRE IMPOSE LA BOHEME
Il est vrai que la
gestion du maire ne nous avait réservé aucune surprise. La taxe d’habitation
n’a pas cessé d’augmenter et comme on pouvait s’y attendre, malgré les
promesses, les nouveaux emplois n’ont pas été au rendez-vous. Est-ce pour
gagner en créativité ou bien pour renverser la tendance de la criminalité que
cette mairie décide brusquement de donner les clefs de la ville aux bohémiens
? »
«PLOUVIGNY MATIN – LES
ELEPHANTS DU MAIRE ATTAQUENT LE COMMISSARIAT
C’est bien depuis
l’éléphant qui a ravagé le commissariat que le maire a salué les contribuables
encore dans l’ignorance de cette manière peu orthodoxe d’employer l’argent
public »
Avant qu’il ne déroule
le reste des articles, Floozman donne des instructions.
- O.K. Organisons un jeu
télévisé en prime time. Dès ce soir. Le thème : « Les
bohémiens – réagissez en direct à l’initiative courageuse du maire de
Plouvigny. Des places de cirque et des milliards de milliards à gagner ».
Achetez la chaîne dans le même mouvement. Je veux les équipes de journalistes
tout de suite !
Saluant toujours la
foule, le maire ajoute.
- Un accident. L’affaire
du commissariat est un accident ! Je dois appeler le préfet.
- Tu vas réellement te
défendre à la télévision dès ce soir, Jean-François. Appelle ton conseiller en
communication. Et n’oublie pas, tu es le bienvenu chez nous si tu es las de la
politique. Mais tu es un homme droit et généreux. Qui s’occupera de la ville si
tu ne le fais pas ?
Instruit par Floozman,
le Floozboy glisse vers l’arrière du palanquin et s’active au téléphone. Après
avoir envoyé des baisers à une jeune femme qui l’interpelle depuis le trottoir,
le maire décroche son téléphone et le rejoint.
- Zachariah, je ne vous
ai pas demandé votre autorisation mais vous n’aurez pas à parler à la
télévision. Nous nous chargerons de tout. La notoriété du cirque est assurée,
il ne vous reste plus qu’à nous le voler.
- M Floozman, je vous
remercie. Je ne regarde pas la télévision.
- Parfait. Répond
Floozman.
***
Le défilé s’engage dans
la campagne. C’est une longue file bigarrée et bruyante prolongée d’un cortège
sinistre. Des centaines de curieux sont venus le grossir au sortir de
Plouvigny, sans trop savoir ce qui se passe. D’autres encore suivent en
voiture, vitres fermées.
Au loin, dans le champ
de betteraves, on distingue un chapiteau orné de milliers de fanions. Des coups
de canon saluent l’arrivée d’une nuée d’hélicoptères. En bordure du champ, des
centaines de camions de police grillagés sont postés.
La tête de la parade est
maintenant formée de trois cents éléphantes montées par trois cent écuyères
portant des torches. Lorsqu’elles passent devant les véhicules blindés, des
étincelles crépitent dans l’air du soir.
Des hommes du camp de
Zachariah s’approchent de la monture de Floozman.
- Qu’est-ce qu’on
fait ? Il y a trop de monde. Ce n’est pas bon.
- Il faut avoir
confiance. Nous ne pouvons pas laisser passer notre chance, répond Zachariah.
Soyez prêts à partir dès ce soir.
La parade se déploie
autour du chapiteau selon des figures chorégraphiques élaborées. Une partie de
la foule s’engouffre à l’intérieur. Ceux qui ne peuvent pas entrer s’installent
au-dehors, en plein champ. Des Floozboys multiplient des pains. Les jeunes
dansent. Des malades et des infirmes se sont regroupés pour attendre Floozman.
À l’intérieur du
chapiteau, la télévision a installé un plateau. Pendant que les spectateurs
prennent place, le présentateur positionne le débat.
« Peut-on encore
fermer les yeux ? En offrant le terrain aux gens du voyage, le maire de
Plouvigny, qui va nous rejoindre d’un instant à l’autre, amène la question dans
l’espace public. Faut-il loger et intégrer ces marginaux. Si oui, comment ?
La résolution du problème ne passe-t-elle pas par la définition d’un statut
spécifique ?
Pour conduire ce débat,
Mme – il lit sa fiche – « Floozgirl », représentante des Campeurs
Errants, une association de soutien aux gens du voyage, Mme Boursou, présidente
de l’association des riverains de l’échangeur et M. St Prophyla, chargé de
mission au ministère de l’intérieur ont accepté de développer leurs points de
vue et de répondre aux questions du public. En attendant le début de
l’émission, nous vous présenterons quelques interviews prises sur le vif par
nos équipes. Mais tout d’abord, place au cirque et à M Loyal ! »
La régie demande au
public une dernière salve d’applaudissements par l’intermédiaire des prompteurs
géants avant de plonger le plateau dans l’ombre.
- Et maintenant,
les clowns ! » Les projecteurs éclairent M Loyal qui vient d’entrer
sur une autre partie de la piste.
Un premier personnage le
rejoint. C’est une caricature de Floozman vêtue d’un manteau et d’un turban
emplumé. Le manteau est démesuré de sorte qu’il se prend constamment les pieds
dedans. Avec un pistolet ridicule, il projette des pièces de monnaie autour de
lui en chantant à tue tête. Une odeur de poudre et de muqueuse rectale flotte
dans l’air.
- Aïe, tu me fais mal avec tes pièces !
Le clown blanc fait son
entrée dans le cercle de lumière.
- C’est pour ton bien.
Tu n’auras plus besoin de faire le clown. Tu es riche ! Dit-il avec de
larges mouvements de manche. Il tombe. Roulement de tambour. Il se relève.
- Mais tu l’as volé
cet argent, ma parole. Tu ne peux pas être riche, TOI ! Fait le clown blanc.
- Comment, je ne
peux pas être riche, MOI ! Dis- moi ce que tu veux et je te l’achètera.
- Je te
l’achèteRAI.
- RA !
- RAI !
- Bon, si tu veux.
Alors, qu’est ce que tu veux que je t’achèterai.
- Ben, je sais
pas. Une banane ?
- Tiens. Une pluie
de bananes s’abat sur lui.
- Assez !
Assez ! Crie le clown blanc.
- C’est tout ?
- Ben, non. Attend.
Une planète ? C’est plus pratique.
- Une grosse ?
- Comme tu veux.
- D’accord. Il se
concentre. On entend une sirène d’alarme, les projecteurs s’affolent Un
troisième personnage fait son apparition. Il porte un survêtement noir et un
loup.
- C’est pas
possible. Il a fait tomber LA PLANETE mais elle va écraser TOUT LE MONDE !
Alors on arrête. Je suis sérieux.
- Oui, mais c’est la
sienne maintenant ! dit le pseudo Floozman.
- Et quand je dis
on arrête, je veux vraiment dire, on arrête ! Crie le troisième personnage
sur un ton qui sort insensiblement du registre clownesque. Toi, je vais
d’endetter jusqu’à la fin de tes jours avec mon rayon. Tu seras mon esclave et
tu cesseras tes bêtises. Il braque un pistolet laser sur son compère.
- Tu me fais pas
peur avec ton jouet.
- Quoi !? Un
jouet ?! C’est HIGH-TECH. C’est sérieux. Regarde ! Tu as une carte
bancaire ?
- Oui, bien sûr.
Dit-il en tirant une énorme carte de sa veste.
- Tu veux être
riche. Encore plus riche ? Eh bien, c’est facile. Avec le rayon de mon
pistolet, je vais lire tes coordonnées bancaires.
- Oui, et
alors ?
- Avec tes
coordonnées bancaires, je vais établir un ordre de virement universel et
irrévocable et toi tu n’auras plus qu’à dire : « Voui » !
- Et pourquoi je
dirais « Voui » ?
- Ben parce que tu
veux être encore plus riche, pardi !
-Mais c’est quand que je
serai encore plus riche ?
- Quand tu auras
dit « Voui »
- Et c’est
tout ?
-Voui. Tu dis
« Voui » quand le rayon te touche et tu recevras tout de suite ce que
tu veux. Bien sûr, tu me devras les intérêts correspondants actualisés chaque
année. Si tu ne peux pas payer, tes descendants paieront ou bien tu me paieras
en services.
- D’accord.
Un rayon rose bonbon
part, accompagné d’un son puissamment réverbéré. « Voui ! » Crie
le porteur de la carte. Aussitôt, une énorme planète en caoutchouc vert fluo
tombe et se dégonfle sur les trois clowns.
Des garçons de piste arrivent en courant et entraînent le paquet dans des
filets. La musique reprend.
***
Dans la grande loge où
Floozman et le vieux Zachariah partagent un narguilé avec les invités de
marque, Cyril Guidon tente de se rassembler. Rien ne sera plus jamais comme
avant, se dit-il. Il lui faut cependant reprendre le contrôle. Il décide
d’utiliser les outils conceptuels les mieux adaptés. Un
« SWOT », par exemple.
Strengths
-
Je suis responsable d’agence dans une société reconnue
-
J’ai un bon salaire
-
Je suis en bonne santé, je fais du sport
Weaknesses
-
Ma femme est devenue folle
-
Je fais une dépression (non encore soignée)
-
J’ai des dettes.
Opportunities
-
Les dingues du cirque me donnent beaucoup d’argent
Threats
-
Je ne sais pas d’où vient cet argent (risque)
-
Tout est peut-être réellement laid
C’est en pleine
élaboration de ce bilan qu’il entend l’annonce de M Loyal : « La
reine des éléphants ! ». Cyril Guidon se redresse. Pétula fait son
entrée sur la piste, vêtue d’un sari rouge flamboyant.
« Qu’elle est
belle ! Songe-t-il tout d’abord, le souffle coupé. Comme son visage a
changé ! Puis il se souvient qu’elle s’était endormie à côté de lui il y a
un instant, pendant qu’il appelait les urgences. Comment s’est-elle
enfuie ? Il ne l’a pas vue partir ! A-t-il dormi également dans
ces odeurs d’encens suspectes ? Et personne ne lui a signalé sa
disparition ! Cyril Guidon est de nouveau confus et très en colère.
Les garçons de piste
disposent de gros tambours sur le sable et distribuent aux éléphants des
marteaux adaptés. Pétula tape sur son tambourin et les pachydermes commencent à
jouer. Ce n’est pas un rythme, ce n’est pas du bruit non plus. Ce sont des
battements étranges et hésitants qui convergent puis divergent comme en se
promettant de se réunir de nouveau.
Pétula danse avec les
éléphants. Le public est envoûté. À la fin de son spectacle, dans un tonnerre
d’applaudissements M Loyal l’accompagne jusque sur le plateau de télévision qui
est revenu dans la lumière.
- Pétula, hier
encore vous étiez secrétaire de direction. Que s’est-il passé ?
- J’ai déjà oublié. J’ai
eu un épisode de dépression aigue, une crise très violente et puis les gens du
cirque se sont occupés de moi. C’est comme ça que j’ai rencontré les éléphants.
J’ai tout de suite su que ma vie était auprès d’eux, répond-elle en regardant
la caméra, surtout avec Ratnapala, le jeune mâle avec lequel je suis entrée en
piste. La vérité….la vérité est que nous nous aimons et que nous avons trouvé
les moyens de nous donner mutuellement de la joie. Je…je voudrais dire sans
tarder à mon mari que je dois le quitter pour suivre la troupe. Il comprendra.
Les enfants me rejoindront. Je ne veux pas qu’ils passent à côté de ce bonheur.
Le cirque a de bons professeurs, et aussi de très bons avocats…
- Eh bien, c’est un
grand moment d’émotion et de sincérité que vous nous offrez là, Pétula. Reprend
le présentateur.
Cyril Guidon suffoque,
il veut défaire son nœud de cravate puis s’aperçoit qu’il est encore en
survêtement. Il se relève, il s’assied. Il se relève. Il cherche Floozman des
yeux, mais ce dernier a quitté la loge. Comme il se précipite dans le couloir,
il sent une pression ferme sur son bras. Un homme d’âge mûr, vêtu d’un costume
sombre s’adresse à lui.
- M Guidon. Nous vous
connaissons et nous savons ce que vous ressentez. Je vous en prie, n’ajoutez
pas à la confusion.
Brisé dans son élan,
Cyril l’écoute sans réagir.
- Nous essayons de
comprendre les évènements. Nous sommes mandatés par différentes institutions
bancaires internationales. Cette affaire dépasse le cadre de la nation. Vous
êtes un homme raisonnable, nous pensons que vous pouvez nous aider.
- Je veux récupérer
ma femme, rentrer chez moi et la soigner. J’en ai marre de ce cirque !
- M Guidon.,
savez-vous que votre employeur vous licencie ?
- Quoi ?
Comment ?
-Vous allez également
être inculpé pour association de malfaiteurs. Pourquoi vous êtes-vous enfui du
commissariat ? Pourquoi avez-vous accepté les sommes qui vous ont été
remises ?
- Mais je ne me
suis pas enfui, je…
- Vous voyez, vous
avez tout intérêt à collaborer. Le moment venu, nous mettrons fin à tout ceci
et vous pourrez prendre votre revanche. Mais nous devons combattre ce Floozman
avec des armes efficaces. Un peu comme le clown de tout à l’heure, vous voyez…
Je plaisante.
L’accablement qui
s’empare de Cyril Guidon cède graduellement la place à un sentiment d’aventure.
Quoi qu’il en soit, il ne peut pas en rester là.
- Suivez le mouvement, M
Guidon et vous ne serez pas inquiété. Suivez le mouvement, rejoignez Floozman,
nous reprendrons contact avec vous le moment venu. Dit le mystérieux personnage
sur un ton apaisant.
Après un moment de
silence, il prend congé. Seul le balancement d’un lourd rideau de velours
cramoisi rappelle à Cyril la réalité de cette entrevue.
Maintenant, Cyril sent
bien qu’il lui suffit de retrouver le chemin de sa récente mortification pour
s’abandonner à Floozman avec une certaine sincérité. Il ne peut réfréner le
soulagement honteux qui l’envahit à cette pensée. Il sait pourtant avec
certitude que ce mystificateur est son ennemi. En serrant les poings, il se
jure de reprendre sa femme et de se venger. De vagues récompenses symboliques
sont associées à ce fantasme.
***
Floozman, Zachariah et
la petite Preciosa marchent dans la nuit, le long de l’autoroute. Toutes les
étoiles du ciel brillent au-dessus d’eux.
- Nous avons déjà
marché ainsi le long du Gange, il y a bien longtemps. Raconte Floozman. Vous
étiez un grand roi et moi, j’étais venu au monde sous la forme d’une très belle
biche.
Un jour, je m’étais
approchée d’un village pour faire entendre à mon faon le chant des lavandières
et nous étions tombés dans un piège que je ne connaissais pas.
Comme vous vous rendiez
dans votre palais d’été en grand appareil, vous avez croisé les villageois qui
nous emmenaient et vous avez été ému par notre sort. Vous avez ordonné notre
libération et l’interdiction des pièges dans toute la région. Vous avez
également fait de grandes largesses aux villageois afin qu’ils vivent dans
l’abondance et ne conçoivent pas de ressentiment à votre égard. Comme nous nous
étions blessés en tombant dans le piège, vous nous avez confié à une jeune
femme de votre suite qui nous a soignés et nourris avec des plats délicieux
jusqu’à ce que nous arrivions au palais. Là, nous avons vécu heureux dans un
magnifique parc où des troupeaux entiers allaient en liberté. Vous aimiez vous
promener parmi nous dans la douceur parfumée du soir.
- Et maintenant,
c’est à votre tour de nous libérer ? Demande le vieux Zachariah. Combien
de fois est-ce déjà arrivé ?
- Bien des fois et de
bien des manières. J’ai été votre esclave et vous m’avez aidé à étudier pour
échapper à ma condition. J’ai été votre conseiller. J’ai été un cheval
courageux et vous un chevalier pacificateur…
Si cette vie n’avait pas
été employée à lutter pour la survie, vous auriez peut-être pu vous élever et
vous souvenir de tout… .Mais maintenant, il vous faut partir, je n’ai pas
de parc à vous offrir pour jouir paisiblement de tous les plaisirs humains,
mais le monde vous appartient, Zachariah. Vous ne travaillerez pas, vous ne
vous installerez pas, vous ne rechercherez pas l’accumulation de biens :
vous n’aurez jamais été aussi près du ciel.
- Merci M Floozman, dit Preciosa. Moi aussi, un jour,
j’aimerais faire quelque chose pour vous, mais vous êtes tellement fort !
- Tu sais, Preciosa, mon
pouvoir n’est pas si grand. Je ne vois ni le passé, ni le futur. Je n’ai que
quelques visions. Peut-être nous reverrons nous ? En attendant, j’insiste,
il vous faut prendre la route. Certains « villageois » d’ici voudront
vous suivre. Ne les rejetez pas. S’ils veulent travailler, laissez l’intendant
leur trouver une occupation. S’ils ne veulent pas travailler, aidez-les,
veillez à ce qu’ils vivent en paix.
De retour au campement,
ils trouvent les Floozboys prêts à organiser le transfert du cirque. Après la
représentation, un grand bal à ciel ouvert sera organisé pour absorber la foule
et le surcroît d’énergie. Pendant le démontage du chapiteau, Floozman et les
Floozboys feront semblant de dormir autour d’un feu. Zachariah et ses gens
pourront alors s’emparer de la voiture de tête où se trouvent la clef et les
papiers. Réveillés par le bruit du moteur, Floozman et les Floozboys se
lanceront à sa poursuite à travers champ mais ils échoueront. À partir de ce
moment, Zachariah contrôlera l’entreprise.
Pendant qu’un Floozboy
détaille le rituel, Cyril Guidon fait son apparition, en courant.
- Floozman, Floozman,
tout est laid ! J’ai perdu ma femme, j’ai tout perdu, mais j’ai vu la
vérité. Je ne sais plus où aller. Je vous en prie, emmenez- moi avec vous. Ne
me laissez pas, vous me devez des explications…
- Avec le
cirque ?
- Non, avec vos gens. Je
veux vous suivre et apprendre.
Floozman hésite
longuement. Il pense à la sincérité de la prière de Cyril puis il regarde son
visage. Il n’a pas changé. Aucune lumière n’en émane. Peut-il lui donner une
chance ?
-Prenons le comme Flooz
Novice. Nous verrons au bout de trois mois. Dit un Floozboy.
- D’accord, Cyril. Tu as atteint la grâce, mais très brièvement. J’ai
entendu ta prière, mais seulement comme un écho tardif. Ton épouse a trouvé une
autre voie à la suite de nos actions. Ton cas est étrange, mais tu mérites de
nous suivre. Puisses-tu trouver ta voie avec nous…
- Ouiaiaiais, font
les Floozboys.
Floozman se tait un
instant avant d’ajouter :
- Et peut-être
quelqu’un de bon et de puissant a-t-il délibérément précipité ton âme au plus
profond de la désolation, dans l’entreprise et dans le sport, afin d’accomplir
un dessein que nous ne connaissons pas…
- Woooooaaaah…,
font les Floozboys..
- Que les avocats
s’occupent de la famille Guidon. Ordonne enfin Floozman. Objectifs : le
cirque pour elle, l’initiation pour lui. Et ôtez-moi ce survêtement !
***
- Je dois parler
aux betteraves ! Fait Floozman en prenant brusquement congé de la
compagnie.
Comme il se dirige vers l’endroit le plus obscur de l’immense champ, une voix
l’interpelle.
- M Floozman ! M Floozman !
Un homme en ciré se tient derrière lui, une torche
électrique à la main.
- Il faut venir
avec moi pour voir les malades, M Floozman. Il y en a quatre qui sont sortis
spécialement de l’hôpital pour vous voir, M Floozman, c’est interdit, vous
savez. Ils veulent seulement vous toucher. C’est très important pour eux…
Floozman le suit en
trébuchant sur les lèvres des sillons. Un peu plus loin, les infirmes sont très
proprement alignés, recroquevillés dans leurs chaises roulantes à l’exception
d’un jeune paralytique allongé sur un brancard. Deux infirmières visiblement
gênées les accompagnent.
- Bonjour, mes
amis, dit Floozman, inquiet de ne rien ressentir.
Puis, brutalement,
quatre esprits exaspérés s’arrachent à leur chair pour le questionner.
L’immense détresse qui émane d’eux touche le cœur de Floozman et le fait
chavirer. Il se concentre, dans l’attente d’une puissante prière qui le
porterait jusqu’aux portes du ciel, mais rien n’advient. Les esprits tournoient
autour de lui, les infirmes roulent leurs yeux couleur d’ivoire sale.
Comme il s’avance
instinctivement pour caresser les malades, une des infirmières lui prend la
main et la guide vers son ventre nu rendu glissant par la pluie fine qui vient
de commencer.
- On dit que vous
guérissez par l’amour charnel. Nous n’en pouvons plus. Je veux bien donner mon
corps pour eux et ma camarade aussi.
- Nous sommes
désespérés, M Floozman. Ces gens veulent mourir. Ajoute l’homme en ciré. La
rumeur dit que…
- Non. Non. Nous
n’avons pas prévu d’orgies. Dit Floozman, électrisé malgré lui. Je n’ai pas de
vision, mais voici un million de milliards de dollars. Attendez-moi, nous
pouvons mieux faire. Je dois appeler un hélicoptère.
Tout en vidant ses poches, Floozman se retourne. Il n’aperçoit que la nuit sur
laquelle se découpe le toit illuminé du chapiteau, très loin…
- Laissez-moi juste vous
embrasser la main, demande une vieille dame du fond de son fauteuil,
apparemment inconsciente de la tourmente dans laquelle la présence tournoyante
de son esprit plonge Floozman.
Les équipements médicaux
se mettent à biper.
- Je vous bénis. Je
vous bénis. Fait Floozman en étendant maladroitement sa main, les larmes aux
yeux.
- Elle est
morte ! S’écrie la seconde infirmière.
La pluie tombe.
- Comme ça…C’est
tout ? Fait la première en écho, après une hésitation.
- Je crois que
c’était le bon moment, ajoute l’homme au ciré, mais enfin…
Mais Floozman s’est
enfui à travers champs, en direction de Plouvigny. Il lutte contre les violents
soubresauts de son corps qui menace de se métamorphoser en Fred Looseman.
Tantôt soulevé par la bourrasque, tantôt roulant sur les mottes de terre
huileuses, il s’en va toujours plus loin, échauffé par la honte. C’est ainsi
qu’il évite la milice de Plouvigny, les Floozboys partis à sa recherche, et les
gitans qui lèvent le camp.
En parvenant à
l’autoroute, à proximité de la base nautique, il résiste encore au
bouleversement qui remodèle son corps et son esprit. C’est déjà l’aube. Il lève
les yeux vers l’Est pour apercevoir l’infirmière qui l’a suivi jusque là et qui
l’observe, les cheveux collés sur le visage.
- Je veux rester
avec eux pour les sauver ! Je peux le faire. Je veux ressusciter les morts. Je
ne veux pas disparaître pour recommencer encore et encore…Lui dit-il. Si je
pouvais rester sous cette forme, je sauverais le monde et je serais enfin
libre, moi aussi.
Le vent engendre une
onde inquiète à la surface des eaux. La foudre s’abat tout près. Les premiers
camions rouges du cirque filent sur l’autoroute, lavés par l’orage.
L’infirmière le prend
dans ses bras. La pluie redouble d’intensité.
- Est-ce que tu
dois te cacher ? Lui demande-t-elle tendrement.
- Je dois me
perdre ! Répond Floozman en frissonnant. Vas-t’en. Tu ne comprendrais pas.
- Je t’aiderai.
Elle l’embrasse. Ils
roulent sur le talus. Lorsque leurs corps heurtent le grillage en contrebas,
Fred Looseman demande :
- Où est ma
camionnette ? Je ne devrais pas être ici. Aidez-moi. J’ai eu une crise.
Plus tard, sans mot
dire, l’infirmière accompagne Fred Looseman au service des urgences de
l’hôpital de Plouvigny puis elle s’en va en emportant le manteau de Floozman.
Un hélicoptère survole le champ de betterave où s’activent encore les équipes
du cirque. Des jeunes dansent encore parmi les papiers gras et les chevaux en
liberté.
***