FLOOZMAN
«Par une
scandaleuse abondance, il apporte la délivrance »
Dépôt S.A.C.D. 174 627
FLOOZMAN ET LE MIRACLE DE NOËL
Quelque part au cœur du système financier coule une
source d'argent mystérieuse et intarissable. Fred Looseman fait partie des très
rares hommes qui l'ont trouvée. Comme eux, il a longtemps mené l'enquête, comme
eux il a entrevu la vérité et comme eux, en approchant l’origine de
l’émanation, il a perdu la mémoire...
Hier, il était encore le brillant directeur de la gestion
des risques du Crédit Mondial et le président de la commission de lutte contre
le blanchiment. Depuis sa chute, il survit grâce au job que la banque lui a
trouvé dans une équipe de maintenance informatique. Sa famille et ses amis se
sont éloignés de lui. Isolé, ses facultés obscurcies, il ne vit plus que pour
réparer les distributeurs et le réseau qui les relie aux ordinateurs centraux.
Parfois, après de longues heures de travail, il lui
arrive d'entendre des voix. En fermant les yeux, il distingue des prières.
Certaines sont si claires et si sincères qu'il lâche ses outils et se met à
pleurer.
C'est ainsi qu'il devient Floozman. Il retrouve ses
esprits, la lumière se fait. Sa banquière l'appelle au téléphone et ce n'est
pas à propos de son découvert, car elle se souvient elle aussi. Ils savent tous
deux ce que Floozman doit faire. Il a les moyens nécessaires et plus encore.
Mais cette richesse n'est pas la sienne, c'est l’argent magique de la
délivrance.
Aimé regarde tomber la neige qui éclaire la pièce depuis
quelques minutes. Il a cessé de pleurer, apaisé par le mouvement chaotique des
flocons.
Quelqu’un, un jour, lui a lu un conte dans un livre
incroyablement coloré. Il y avait un miracle à la fin. Il ne se souvient que du
plaisir. Dans un coin de la cuisine qu’il saura retrouver malgré les ténèbres
dans lesquelles sa mère l’a laissé, il reste peut-être quelques miettes de
chips, pense-t-il en images. Ce moment est meilleur que le précédent.
L’immeuble se dresse sous la neige comme une muraille. Il
date d’un temps de grande planification. Il n’y a rien dans son apparence qui
ne réponde à la stricte nécessité de la construction si ce n’est la répartition
aléatoire des fissures qui marquent le travail du temps.
Dans les rues boueuses, de petites voitures ternes
hésitent aux carrefours comme en temps de guerre. Des sacs en plastique
obturent les fenêtres brisées. On ne voit pas de couleurs, on ne voit plus de
nature, on ne voit rien de trop. Ici, toute la matière est exploitée, tous les
corps travaillent, toutes les nourritures sont mangées.
Beaucoup plus loin sur les boulevards, Mathilde aussi
regarde la neige. Elle a froid, à moitié nue sous son manteau blanc démodé. La
nuit est claire. Les clients sont rares.
Elle se souvient de Noël tel qu’elle l’imaginait sous le
tropique qui l’a vue grandir. C’était un joyeux décalage au café de la plage où
elle allait danser pendant que des fidèles en transe attendaient dans les
vagues le retour du messie.
Mathilde pense en images pour ne pas devoir jeter les
filets du langage dans la mer dangereuse qui s’agite en elle. Elle voit le
visage des frères et des sœurs, le jeu de leurs corps élancés et solides. Mais
elle voit aussi malgré elle le visage confiant d’Aimé, tout nu dans la grande
pièce depuis si longtemps. « Je reviens, je reviens » lui
souffle-t-elle en pensée.
Elle ne peut s’empêcher de refermer de nouveau la porte
sur lui. Puis elle se remémore l’instant suivant dans le camion du gros Serguei
qui lui a fait son shoot avant de partir et qui ne sait pas qu’elle a un enfant
tellement il est bête. Elle se souvient du flash.
Soudain, elle suffoque. « Je l’ai vendu !» fait sa
propre voix comme elle voit le jeune homme blanc en parka lui tendre une liasse
de billets. Et puis, non. Elle se souvient qu’elle a refusé. Si seulement
Joseph était encore là, ces gens-là ne reviendraient plus…
Sa pensée se détourne de Joseph.
Mais ils finiront par gagner. Avec l’argent, elle
achètera sa liberté et de la poudre pour une semaine, le temps de réfléchir.
Mais après ? La prison ? La fuite ? Comment supporter ?
Comment quitter ce pays de misère ? Comment rentrer, sans mari, sans
enfant ? Auprès de qui ?
Pendant quelques minutes, le boulevard reste désert. Le
gros Serguei s’en est allé, certainement pour boire un peu plus de bière.
Mathilde reste aussi seule qu’elle le serait dans la grande forêt de sapins qui
s’étend à l’ouest de la ville, vers les montagnes.
Elle voit venir de très loin un break volumineux.
Lorsqu’il passe à sa hauteur, elle distingue une grande famille et des paquets
de victuailles. Deux femmes imposantes emplissent presque entièrement l’avant
de l’habitacle. Posées sur le volant, croisées sur le sac à main noir, leurs mains
sont calmes et assurées. Elles s’en retournent tardivement préparer Noël
au-delà de la banlieue, quelque part dans la campagne. Mathilde les devance par
la pensée. Elle survole le hameau éclairé en frôlant la cime des grands sapins
bleus. De sa hauteur, elle sent la méfiance, les loups affamés, les esprits et
la terre gelée au-dessus des charniers.
Quelqu’un pourrait la voir et donner l’alerte.
Qu’adviendrait-il si elle tombait maintenant, toute grande et noire qu’elle
est, hallucinée, sans vaisseau spatial, sans armes, sans argent, incapable de
parler cette langue ?
Qu’adviendrait-il si les villageois savaient qu’elle
abandonne son fils de deux ans pendant des jours pour s’abandonner au
rythme diabolique des passes et de l’héroïne ?
À cet instant, Mathilde connaît que tout ce qu’elle fait
est mal. Elle pense à son père, peut-être à cause de « Noël ». Cela
fait longtemps qu’elle ne l’a pas évoqué, les larmes montent irrépressiblement.
Dans un spasme, elle redresse la tête comme pour l’appeler.
*** Chant de Mathilde
Je dois faire la traversée
Avec mon corps comme monnaie
Et aussi vrai que tout est laid
Je voudrais tant être passée
Ainsi le
sens rongé par le mal souverain
Je me tiens dans la rue en sentinelle vaine
Œuvrant pour le néant sans espoir de regain
Que d’échauffer le sang au dedans de mes veines
Cette peine oubliée dont me reste le chant
Qui a laissé du vide et des fragments de haine
Dans quel exil est-elle, je la connaissais tant
Que je ne sais plus rien hors le froid de mes chaînes
Et aussi vrai que tout est laid
Dieu ne construit pas ma maison
Je survivrai puis je mourrai
Bien fou celui qui dira l’oraison
***
Fred Looseman pose ses couverts. Il prend conscience de
cette voix lointaine qui appelle depuis longtemps déjà. Le brouhaha du café
s’estompe.
- Vous allez bien ? Demande la serveuse qui
apporte la corbeille de pain.
- Oui, oui. Je dois téléphoner.
- Vous devriez l’éteindre le temps de manger, tout
de même, M Fred !
Une limousine noire s’arrête devant le café. Soudain,
Fred se souvient de tout. Absolument. Les frontières illusoires de son moi se
dissolvent. Il devient consubstantiel au cosmos vivant. Sa conscience éternelle
comprend l’œuf mayonnaise qui semble frémir sur sa table, la table, le café, la
ville et toute la soupe subatomique préexistante au big-bang, tous les soleils,
tous les êtres dans tous les temps possibles. Pleine d’amour, sa conscience
transcende les catégories de l’espace et du temps. Il sait pourquoi il y a
quelque chose.
Enfin, après plusieurs éons, dans un temps mais de tout
temps, il s’instancie en Floozman ici et maintenant dans un vertige teinté de
nostalgie stellaire. Précipité sur la terre comme un ange déchu, il se
réincorpore, attablé, dorénavant séparé de la serveuse qui le regarde avec insistance.
- Waow ! Se dit-il, pour rire. Puis à
l’attention de la jeune fille, le ventre encore emporté par le mouvement,
incapable de résister au besoin de prolonger la chute dans des strates plus
vulgaires, animé de la joie de partager son illumination malgré toute son
amertume: « J’ai été vous, vous savez, mon petit. Et c’est pas mal, c’est
pas mal…
- Mais vous pleuriez…
Floozman se souvient alors de sa profonde communion avec
Mathilde. Il se souvient étant Mathilde, dans le froid, les jambes engourdies,
avoir vu s’ouvrir les portes du ciel. Il se souvient de la flamme brûlante dans
ses yeux. Voilà l’urgence.
La limousine klaxonne. Il laisse un billet puis il
embrasse la serveuse et se précipite au-dehors.
Dans la limousine, Mlle Marinella l’attend sur l’écran
plasma.
- J’ai été vous, vous savez. Dit Floozman.
- Ça va, Fred ! Le coupe posément Mlle
Marinella. Ça ne va pas être facile. Vous avez un adversaire maintenant. Et
puis je vois déjà quelques dérives et des facilités auxquelles nous pourrons
difficilement échapper en cette période. Essayez de vous souvenir de ce que
vous faites pour rester en vie.
- Cap Nord,
Nord est. Lance le Flooz-chauffeur.
***
D’autres limousines rejoignent Floozman et forment un
long cortège. Ils roulent. Ils filent. Invisibles, ils volent et ne volent pas
dans cette dimension secrète de la campagne où sur des lieues et des lieues, la
vitesse s’ajoute à la vitesse. La terre tourne dans le même sens. Ils passent
des frontières sans s’arrêter, tantôt aspirés dans des galeries souterraines,
tantôt portés par les nuées.
En quelques minutes, ils sont au pied de l’immeuble. La
neige tombe toujours. Un homme en parka s’éloigne, un enfant dans les bras.
- Arrêtez ! Crie Floozman
L’homme se met à courir. Les limousines l’encerclent. Il
sort une arme.
- Regarde. Voici un milliard de milliards de dollars
et un beau saucisson. Je te rachète l’enfant.
Méfiant, l’homme le regarde comme il lui tend des liasses
de billets. Brusquement, il arrache l’argent des mains de Floozman et examine
les coupures sans le quitter des yeux plus d’une seconde. Venant de l’autre
côté de la rue, un groupe d’hommes armés s’approche, menaçant. L’un d’entre eux
tire une rafale de mitraillette en l’air. C’est un claquement sinistre.
- Laisse venir l’enfant. Demande calmement Floozman.
L’homme pose l’enfant à terre. Un Floozboy le prend par
la main. D’autres Floozboys forment à la hâte un énorme tas de billets auquel
ils mettent le feu. Des billets brûlés volettent. Les hommes se mettent à
courir vers le brasier en criant. Pendant ce temps, les Floozboys embarquent
l’enfant et les limousines démarrent en trombe. On entend quelques rafales.
Dans l’appartement, c’est la désolation. Les cafards
s’enfuient en ligne droite lorsque Floozman laisse pénétrer la lumière blafarde
du palier. Il règne une odeur acide d’excréments. Les Floozboys ouvrent les
fenêtres en grand laissant entrer le froid et la neige tourbillonnante. On
trouve des bougies.
Les voisins s’approchent timidement.
- Je m’en doutais. Dit l’un.
-Elle se drogue. Fait l’autre.
- Voici un milliard de milliards de dollars à vous
partager. Tout ira bien. Dit Floozman en sortant des liasses et des liasses de
ses poches. Nous avons aussi apporté des jouets pour vos enfants.
- Si vous êtes de la mafia, nous ne voulons pas de
votre argent. Annonce une voisine, coupante. Nous sommes d’honnêtes gens.
- N’ayez pas d’inquiétude. Nous sommes là pour
donner.
Aussitôt, les Floozboys distribuent des jouets aux
parents. Rapidement, tout l’immeuble accourt dans la cage d’escalier crasseuse.
Bientôt, les Floozboys jettent les jouets aux enfants dans une grande
excitation. Assaillis, ils refluent jusque dans l’appartement avec leurs
paquets. Depuis la fenêtre, ils font signe aux hélicoptères qui se posent sur
le terrain de foot pelé pour prendre le relais.
[Séquence jouets] : Ours en peluche traditionnels,
pulls à col roulé pour les ours traditionnels, sucres d’orge, marshmallows,
ours mécaniques, ours électroniques, ours bioniques, poupées parlantes et
aimantes blondes, brunes et rousses, poupées figurines avec : robes du
soir décolletées en lamé, robes de princesse Mérovingienne, robes de princesse
Autrichienne, boite de dix ministres Autrichiens, assortiment de cinq cents
valets et femmes de chambre, maillots de bain, tenues de plongée, tenues de
tennis, accessoires de coiffure, chevaux et licornes. Trompettes, crécelles,
boites à musique du XVIIIème siècle, boites à musique du futur, télescopes,
pétards, fusées, collections de voitures, collections de camions, caramels,
baladeurs, jeux vidéo, écrans plasma, batteries solaires, jeux de construction,
panoplies de Floozman, panoplies de Zorro, de reines et de chevaliers, hochets
laser, pistolets, fusils, mitrailleuses, épées laser, astronefs télécommandés,
cartes de l’espace, bijoux précieux, encyclopédies, livres religieux illustrés,
pierres de lune travaillées, réglisses, insectes en fils d’or [Fin séquence
jouets]
Le petit Aimé regarde avec stupéfaction le kaléidoscope
qui vient de lui révéler des couleurs inconnues. Il pleure.
Un homme frappe à la porte. Il est vêtu d’une parka noire
et de bottes de mouton sales. Les yeux fiévreux, les cheveux en bataille, Il
demande à voir Floozman.
- Je suis Devdev, je suis un chef de la mafia. Je ne
mérite pas de vivre ! Mais je veux voir les miracles avant de mourir. Je
vous en prie laissez-moi vous toucher ! Bénissez-moi !
- Va Devdev. Je ne sais pas ce que tu as fait, mais
voici un milliard de milliards de dollars. Libère ceux que tu tiens prisonniers,
libère la femme et tes enfants, libères leur beauté, libères-toi et tâche de
trouver ta place dans le cours des choses.
- Merci, Merci. Dieu vous bénisse. Dit Devdev en
baisant les bottes de Floozman.
La foule murmure. Floozman étend ses bras en disant :
-Laissez-le passer, laissez-le vivre.
Il se rend au balcon pour appeler un hélicoptère. On
entend une grande clameur : « Vive le Père Noël » !
Lorsque l’appareil se stabilise au dessus du balcon,
Floozman monte dans une nacelle parée de soieries avec le petit Aimé, vêtu
maintenant d’une chapka et d’un magnifique petit manteau Mongol brodé d’or.
Avant de foncer vers les boulevards où travaille Mathilde, l’hélicoptère décrit
une spirale autour des immenses sapins que l’on érige sur le terrain de foot.
Des feux illuminent la nuit. On sert le thé. On entend des pétards et des
rafales de mitrailleuse. C’est la fête.
L’instant suivant Mathilde est définitivement arrachée au
trottoir. Elle presse son enfant contre sa poitrine froide, sans rien demander.
Ils s’élèvent toujours plus haut et loin vers les montagnes. Elle est surprise
de n’avoir finalement jamais douté du ciel.
***
Pendant ce temps, loin de là, un Floozboy solitaire fait
son entrée dans la salle d’attente du secrétaire général de la commission de
surveillance de l’économie.
- Personne ne vous a vu ? Demande le secrétaire
général en l’accueillant.
- Non, personne. Répond Cyril Guidon.
- Votre « maître » est lâché dans l’ancienne
Carpathie. C’est une économie fragile, en cours d’intégration à la gouvernance
continentale. La situation est très instable.
- Je suis au courant. Je devrais être là-bas.
- Eh bien, vous allez vous y rendre. Grâce à vos
informations, nous avons pu perfectionner une arme que nous allons vous
montrer. Il n’y a pas de temps à perdre.
- Une arme ?
- Max, faites-lui une démonstration.
Max ouvre une mallette et exhibe un magnifique canon
laser portatif relié à un casque de réalité enrichie.
- Passez-le. Il vous va parfaitement. Voilà, comme
ça. Vous activez le système ici. N’hésitez pas. C’est une pile atomique, il y
en a pour dix millions d’années. Bien. Maintenant, vous visez une personne ou
un groupe, même très large. Vous verrouillez la cible. Des fonctions avancées
permettent de filtrer, mais cela peut ralentir les opérations.
- Et après ?
- Vous n’avez plus qu’à presser la gâchette. Le
rayon part. Allez-y.
Un rayon magenta éblouissant se vrille dans le mur d’en
face. Un bruit caverneux réverbéré à l’infini se fait entendre.
- Pour impressionner. En plus de votre sono, le
système va préempter tous les circuits d’amplification actifs autour de lui. On
peut inhiber la fonction mais pourquoi se priver de l’effet paralysant ?
- OK.
- Avant tout, le rayon lit les cartes bancaires, les
cartes d’identité, les codes barres individuels et le code génétique. Il lit
aussi les codes barre dans le code génétique, mais ce n’est pas encore très
répandu. Bon. Les informations sont remontées vers les bases de données
centrales via les satellites ou par Internet s’ils ne vous captent pas. En
quelques fractions de secondes, les contrats de crédit personnalisés sont
établis avec les coordonnées bancaires de chaque personne touchée par le rayon.
Les échecs sont signalés par une petite auréole rouge, là, dans le viseur.
- J’en fais quoi ?
- Nous verrons. Pour l’instant, les contrats sont
prêts. Pour le valider, votre cible doit manifester son acceptation des
conditions. Nos juristes ont validé une procédure universelle simplifiée :
vous énoncez les conditions générales qui apparaissent sur le prompteur en
fonction des situations et votre cible doit dire « oui ».
- Et elle ne dit rien, ou si elle dit
« non » ?
Max esquisse un sourire de carnassier. Pour la première
fois, Cyril voit ce grand chauve abandonner l’expression de contrariété
permanente qui semble l’isoler de tout.
- Vous pouvez augmenter l’intensité électrique du
champ, là comme ça…
- Et alors ?
- Ca fait MAL. Lâche Max. Et ça ne laisse pas de traces.
Une fois que le client a dit oui – et même…, enfin bon - une fois que le client
a dit oui, donc, le contrat entre en vigueur, les frais et les mensualités sont
appelés et les coordonnées sont transmises à la société de recouvrement locale
à titre préventif. Le logiciel est programmé pour répartir le volume d’affaires
sur les intermédiaires financiers que nous recommandons. Vous n’avez pas à vous
en préoccuper.
- Je vois. Et si on tire sur Floozman ? demande
Cyril, avec une flamme dans les yeux.
- Le rayon agira sur les foules. Le crédit les calmera
vite et il résorbera les sommes distribuées par Floozman. Je ne pense pas que
Floozman porte des données lisibles sur lui, mais vous le saurez vite. En
vérité, nous n’avons pas encore percé le secret de Floozman. Nous n’avançons
pas car les inspecteurs disparaissent ou deviennent fous, mais c’est une autre
histoire…
-Je suis prêt, dit Cyril.
- Bien. Rejoignez le groupe normalement. Nos agents
seront sur place. Ils se feront connaître de vous. Vous les contacterez le
moment venu et ils interviendront.
–« Je pourrai me servir du rayon ?
- Non, pas pour l’instant, nous avons encore besoin
de vous. Vous nous aiderez à le perfectionner.
Cyril serre les poings.
- D’accord. Dit-il.
- Cela dit, poursuit le secrétaire général en
ménageant un silence étudié, nous pouvons vous prêter une version compacte
encore à l’essai. Il s’agit d’une déclinaison du canon en arme de poing. Elle
ne supporte qu’une petite partie des fonctionnalités du canon. Attention, elle
est encore au stade Beta, c'est-à-dire en test. D’ailleurs, les données qui
nous serons transmises nous permettront de la tester en situation réelle.
Max tend à Cyril un objet de la taille d’une lampe
torche.
« Un seul bouton, un écran, une antenne, une pile à
l’hydrogène. Vous verrez. Prenez-là. Voilà. Maintenant, elle a enregistré votre
biorythme. Si elle vous perd, elle s’autodétruit au bout de quatre heures.
« Merci, fait Cyril, content de ne pas repartir les
mains vide.
***
La Flooz-organisation s’adapte de manière
quasi-organique. Lorsque Cyril reçoit l’ordre de se rendre au pôle Nord, elle
opère déjà selon les orientations publiées quelques instants plus tôt :
objectifs serrés d’approvisionnement en jouets, thématique de Noël, théophanie.
Un groupe de Floozboys vêtus d’uniformes de lutins le
rejoint dans l’hélicoptère spécialement affrété. Habitué des survêtements,
Cyril ne frémit pas à l’idée que son paquetage contient certainement son propre
uniforme.
Ils s’installent. Les conversations tournent autour des
cours de la bourse et de la signification du mal. Les pâles commencent à
tourner quand Mlle Marinella apparaît sur l’écran.
- Changement de programme, vous partez directement sur le
terrain. Les stocks de jouets sur place sont au plus haut, il faut distribuer.
Voici votre destination…
- Qui est cette femme ? demande Cyril à son
voisin pendant que des cartes apparaissent sur les écrans.
- Chhht !
- C’est un chef ?
- Elle est bien plus que ça. Elle était là au
commencement....
- Ah bon ? Au commencement ?
- Ouais. Elle travaillait avec Floozman lorsqu’il a
reçu la révélation. On dit qu’ils s’aimaient beaucoup...
- Et que fait-elle maintenant ?
- Elle est restée au Crédit Mondial, au siège. Je ne
sais pas pourquoi. Ecoute ! Elle te parle !
-….je souhaite vous rencontrer pour faire le point sur
votre intégration. L’hélicoptère vous déposera. Vous partirez avec le suivant.
Pour les autres : attention, au même arrêt, un personnage important
embarquera avec sa garde rapprochée. Faites lui bon accueil. Vous en saurez
plus à l’étape.
Tout en acquiescant, Cyril s’alarme. Elle sait ! Son
esprit prend de la hauteur par degrés rapides, sourdement stimulé par
l’ascendant naturel, immédiat et mystérieux que Mlle Marinella a pris sur lui
pendant cette brève apparition. Malgré lui, il a envie d’obéir à cette voix
discrète et posée. Malgré lui, il s’incline devant l’évidente noblesse qui
émane de sa personne sans être attachée à rien, ni dans l’attitude retenue, ni
dans la puissante vitalité si proche de la beauté.
Il sait qu’elle lui est infiniment supérieure. Il sait de
surcroît qu’il devra l’affronter pour accomplir la triste geste qu’il devine,
discernant peu à peu dans les possibles ouverts le tracé rouge de son destin.
- J’ai le go. On y va….annonce le pilote.
La machine s’élève doucement et reste un instant en
attente à deux mètres du sol. Cyril peut-il maintenant se laisser emmener sans
avoir fait un SWOT détaillé ? Un SWOT qui intègrerait les nouveaux
éléments, y compris les intuitions et les émotions incontrôlées qui surgissent violement
en lui. Il évoque ses cours de management et les exercices de pause
cortico-thalamique qui ont tant contribué à sa réussite professionnelle.
- Je dois cesser d’être un ballon dans cette partie,
se dit-il pendant que les questions se bousculent. Qui me manipule
vraiment ? Floozman est un illuminé. Il ne sait pas ce qu’il fait. C’est
une autre entité qui lui confère sa puissance. Pourquoi ? Pour attenter à
la stabilité monétaire ? Oui, mais dans quel but ? Que sait
réellement Mlle Marinella ? Comment sait-elle qu’il a été approché par le
secrétariat général ?
Qui sont les véritables adversaires de Floozman ? Le
secrétariat général ? Quelles sont leurs intentions réelles, au-delà de la
stabilité monétaire ? S’ils veulent affronter Floozman, quels sont leurs buts
de guerre ? Cette arme, avaient-ils réellement le besoin et le pouvoir de
la mettre au point ? Pourquoi la lui montrer ? Un autre acteur se
cache-t-il derrière l’institution ?
Cyril pressent qu’il se trouve au cœur d’un conflit
cosmique qui dépasse nombre de ses protagonistes. Il pense que son objectif
propre ne peut pas être en deçà de l’enjeu inconnu de cette lutte. Dans
l’incertitude, il doit agir en fonction d’objectifs intermédiaires.
Un Floozboy se lève pour fermer la porte. Comme Cyril
regarde au dehors, une voiture noire garée en bordure du terrain fait un appel
de phare.
- Je ne peux pas me laisser prendre ! Conclut
Cyril avec fermeté. Ce signe m’est adressé. Si quelqu’un cherche à m’aider,
c’est le moment ou jamais d’en profiter. C’est un risque, mais je n’ai rien à
perdre et beaucoup à apprendre.
Sans plus réfléchir, Cyril bondit et saute dans le vide.
Le choc est rude. Il court vers la voiture au mépris des
signaux douloureux provenant de ses rotules. Il distingue malgré les phares la
jeune femme voilée qui démarre et vient à sa rencontre. Elle est seule, elle
est sûrement très belle, observe-t-il en s’engouffrant dans l’habitacle. En
silence, ils rejoignent une voie rapide et se fondent dans le trafic.
La conductrice ôte son voile pour libérer sa chevelure
noire. L’élément aérien semble alors emporter le tableau vers de lointaines
tourmentes. Le sifflement du vent par la vitre entrouverte accompagne le lent
flottement des mèches folles. Des référentiels uniformément accélérés divergent
doucement en arrière plan : huit lignes de véhicules rougeoyants, un avion
à très basse altitude et un banc de nuages dorés. Elle se tourne brièvement
vers Cyril qui a de la peine à reconnaître ce visage clair déformé par une moue
ironique.
- Mlle Marinella !!!
- Appelez-moi Marinella. Rassurez-vous : c’est
un piège, mais ce n’est pas celui que vous imaginez ! Elle rit.
***