FLOOZMAN

 

«Par une scandaleuse abondance, il apporte la délivrance »


Dépôt S.A.C.D. 174 627

 © BC, 2005

 

FLOOZMAN ET LE MIRACLE DE NOËL

 

Quelque part au cœur du système financier coule une source d'argent mystérieuse et intarissable. Fred Looseman fait partie des très rares hommes qui l'ont trouvée. Comme eux, il a longtemps mené l'enquête, comme eux il a entrevu la vérité et comme eux, en approchant l’origine de l’émanation, il a perdu la mémoire...

 

Hier, il était encore le brillant directeur de la gestion des risques du Crédit Mondial et le président de la commission de lutte contre le blanchiment. Depuis sa chute, il survit grâce au job que la banque lui a trouvé dans une équipe de maintenance informatique. Sa famille et ses amis se sont éloignés de lui. Isolé, ses facultés obscurcies, il ne vit plus que pour réparer les distributeurs et le réseau qui les relie aux ordinateurs centraux.

Parfois, après de longues heures de travail, il lui arrive d'entendre des voix. En fermant les yeux, il distingue des prières. Certaines sont si claires et si sincères qu'il lâche ses outils et se met à pleurer.

 

C'est ainsi qu'il devient Floozman. Il retrouve ses esprits, la lumière se fait. Sa banquière l'appelle au téléphone et ce n'est pas à propos de son découvert, car elle se souvient elle aussi. Ils savent tous deux ce que Floozman doit faire. Il a les moyens nécessaires et plus encore. Mais cette richesse n'est pas la sienne, c'est l’argent magique de la délivrance.

 

FLOOZMAN ET LE MIRACLE DE NOEL

 

Aimé regarde tomber la neige qui éclaire la pièce depuis quelques minutes. Il a cessé de pleurer, apaisé par le mouvement chaotique des flocons.

 

Quelqu’un, un jour, lui a lu un conte dans un livre incroyablement coloré. Il y avait un miracle à la fin. Il ne se souvient que du plaisir. Dans un coin de la cuisine qu’il saura retrouver malgré les ténèbres dans lesquelles sa mère l’a laissé, il reste peut-être quelques miettes de chips, pense-t-il en images. Ce moment est meilleur que le précédent.

 

L’immeuble se dresse sous la neige comme une muraille. Il date d’un temps de grande planification. Il n’y a rien dans son apparence qui ne réponde à la stricte nécessité de la construction si ce n’est la répartition aléatoire des fissures qui marquent le travail du temps.

 

Dans les rues boueuses, de petites voitures ternes hésitent aux carrefours comme en temps de guerre. Des sacs en plastique obturent les fenêtres brisées. On ne voit pas de couleurs, on ne voit plus de nature, on ne voit rien de trop. Ici, toute la matière est exploitée, tous les corps travaillent, toutes les nourritures sont mangées.

 

Beaucoup plus loin sur les boulevards, Mathilde aussi regarde la neige. Elle a froid, à moitié nue sous son manteau blanc démodé. La nuit est claire. Les clients sont rares.

 

Elle se souvient de Noël tel qu’elle l’imaginait sous le tropique qui l’a vue grandir. C’était un joyeux décalage au café de la plage où elle allait danser pendant que des fidèles en transe attendaient dans les vagues le retour du messie.

 

Mathilde pense en images pour ne pas devoir jeter les filets du langage dans la mer dangereuse qui s’agite en elle. Elle voit le visage des frères et des sœurs, le jeu de leurs corps élancés et solides. Mais elle voit aussi malgré elle le visage confiant d’Aimé, tout nu dans la grande pièce depuis si longtemps. « Je reviens, je reviens » lui souffle-t-elle en pensée.

 

Elle ne peut s’empêcher de refermer de nouveau la porte sur lui. Puis elle se remémore l’instant suivant dans le camion du gros Serguei qui lui a fait son shoot avant de partir et qui ne sait pas qu’elle a un enfant tellement il est bête. Elle se souvient du flash.

 

Soudain, elle suffoque. « Je l’ai vendu !» fait sa propre voix comme elle voit le jeune homme blanc en parka lui tendre une liasse de billets. Et puis, non. Elle se souvient qu’elle a refusé. Si seulement Joseph était encore là, ces gens-là ne reviendraient plus…

 

Sa pensée se détourne de Joseph.

 

Mais ils finiront par gagner. Avec l’argent, elle achètera sa liberté et de la poudre pour une semaine, le temps de réfléchir. Mais après ? La prison ? La fuite ? Comment supporter ? Comment quitter ce pays de misère ? Comment rentrer, sans mari, sans enfant ? Auprès de qui ?

 

Pendant quelques minutes, le boulevard reste désert. Le gros Serguei s’en est allé, certainement pour boire un peu plus de bière. Mathilde reste aussi seule qu’elle le serait dans la grande forêt de sapins qui s’étend à l’ouest de la ville, vers les montagnes.

 

Elle voit venir de très loin un break volumineux. Lorsqu’il passe à sa hauteur, elle distingue une grande famille et des paquets de victuailles. Deux femmes imposantes emplissent presque entièrement l’avant de l’habitacle. Posées sur le volant, croisées sur le sac à main noir, leurs mains sont calmes et assurées. Elles s’en retournent tardivement préparer Noël au-delà de la banlieue, quelque part dans la campagne. Mathilde les devance par la pensée. Elle survole le hameau éclairé en frôlant la cime des grands sapins bleus. De sa hauteur, elle sent la méfiance, les loups affamés, les esprits et la terre gelée au-dessus des charniers.

 

Quelqu’un pourrait la voir et donner l’alerte. Qu’adviendrait-il si elle tombait maintenant, toute grande et noire qu’elle est, hallucinée, sans vaisseau spatial, sans armes, sans argent, incapable de parler cette langue ?

 

Qu’adviendrait-il si les villageois savaient qu’elle abandonne son fils de deux ans pendant des jours pour s’abandonner au rythme diabolique des passes et de l’héroïne ?

 

À cet instant, Mathilde connaît que tout ce qu’elle fait est mal. Elle pense à son père, peut-être à cause de « Noël ». Cela fait longtemps qu’elle ne l’a pas évoqué, les larmes montent irrépressiblement. Dans un spasme, elle redresse la tête comme pour l’appeler.

 

*** Chant de Mathilde

 

Je dois faire la traversée

Avec mon corps comme monnaie

Et aussi vrai que tout est laid

Je voudrais tant être passée

 

Ainsi le sens rongé par le mal souverain

Je me tiens dans la rue en sentinelle vaine

Œuvrant pour le néant sans espoir de regain

Que d’échauffer le sang au dedans de mes veines

 

Cette peine oubliée dont me reste le chant

Qui a laissé du vide et des fragments de haine

Dans quel exil est-elle, je la connaissais tant

Que je ne sais plus rien hors le froid de mes chaînes

 

Et aussi vrai que tout est laid

Dieu ne construit pas ma maison

Je survivrai puis je mourrai

Bien fou celui qui dira l’oraison

 

***

 

Fred Looseman pose ses couverts. Il prend conscience de cette voix lointaine qui appelle depuis longtemps déjà. Le brouhaha du café s’estompe.

 

- Vous allez bien ? Demande la serveuse qui apporte la corbeille de pain.

 

- Oui, oui. Je dois téléphoner.

 

- Vous devriez l’éteindre le temps de manger, tout de même, M Fred !

 

Une limousine noire s’arrête devant le café. Soudain, Fred se souvient de tout. Absolument. Les frontières illusoires de son moi se dissolvent. Il devient consubstantiel au cosmos vivant. Sa conscience éternelle comprend l’œuf mayonnaise qui semble frémir sur sa table, la table, le café, la ville et toute la soupe subatomique préexistante au big-bang, tous les soleils, tous les êtres dans tous les temps possibles. Pleine d’amour, sa conscience transcende les catégories de l’espace et du temps. Il sait pourquoi il y a quelque chose.

 

Enfin, après plusieurs éons, dans un temps mais de tout temps, il s’instancie en Floozman ici et maintenant dans un vertige teinté de nostalgie stellaire. Précipité sur la terre comme un ange déchu, il se réincorpore, attablé, dorénavant séparé de la serveuse qui le regarde avec insistance.

 

- Waow ! Se dit-il, pour rire. Puis à l’attention de la jeune fille, le ventre encore emporté par le mouvement, incapable de résister au besoin de prolonger la chute dans des strates plus vulgaires, animé de la joie de partager son illumination malgré toute son amertume: « J’ai été vous, vous savez, mon petit. Et c’est pas mal, c’est pas mal…

 

- Mais vous pleuriez…

 

Floozman se souvient alors de sa profonde communion avec Mathilde. Il se souvient étant Mathilde, dans le froid, les jambes engourdies, avoir vu s’ouvrir les portes du ciel. Il se souvient de la flamme brûlante dans ses yeux. Voilà l’urgence.

 

La limousine klaxonne. Il laisse un billet puis il embrasse la serveuse et se précipite au-dehors.

 

Dans la limousine, Mlle Marinella l’attend sur l’écran plasma.

 

- J’ai été vous, vous savez. Dit Floozman.

 

- Ça va, Fred ! Le coupe posément Mlle Marinella. Ça ne va pas être facile. Vous avez un adversaire maintenant. Et puis je vois déjà quelques dérives et des facilités auxquelles nous pourrons difficilement échapper en cette période. Essayez de vous souvenir de ce que vous faites pour rester en vie.

 

 - Cap Nord, Nord est. Lance le Flooz-chauffeur.

 

***

 

D’autres limousines rejoignent Floozman et forment un long cortège. Ils roulent. Ils filent. Invisibles, ils volent et ne volent pas dans cette dimension secrète de la campagne où sur des lieues et des lieues, la vitesse s’ajoute à la vitesse. La terre tourne dans le même sens. Ils passent des frontières sans s’arrêter, tantôt aspirés dans des galeries souterraines, tantôt portés par les nuées.

 

En quelques minutes, ils sont au pied de l’immeuble. La neige tombe toujours. Un homme en parka s’éloigne, un enfant dans les bras.

 

- Arrêtez ! Crie Floozman

 

L’homme se met à courir. Les limousines l’encerclent. Il sort une arme.

 

- Regarde. Voici un milliard de milliards de dollars et un beau saucisson. Je te rachète l’enfant.

 

Méfiant, l’homme le regarde comme il lui tend des liasses de billets. Brusquement, il arrache l’argent des mains de Floozman et examine les coupures sans le quitter des yeux plus d’une seconde. Venant de l’autre côté de la rue, un groupe d’hommes armés s’approche, menaçant. L’un d’entre eux tire une rafale de mitraillette en l’air. C’est un claquement sinistre.

 

- Laisse venir l’enfant. Demande calmement Floozman.

 

L’homme pose l’enfant à terre. Un Floozboy le prend par la main. D’autres Floozboys forment à la hâte un énorme tas de billets auquel ils mettent le feu. Des billets brûlés volettent. Les hommes se mettent à courir vers le brasier en criant. Pendant ce temps, les Floozboys embarquent l’enfant et les limousines démarrent en trombe. On entend quelques rafales.

 

Dans l’appartement, c’est la désolation. Les cafards s’enfuient en ligne droite lorsque Floozman laisse pénétrer la lumière blafarde du palier. Il règne une odeur acide d’excréments. Les Floozboys ouvrent les fenêtres en grand laissant entrer le froid et la neige tourbillonnante. On trouve des bougies.

 

Les voisins s’approchent timidement.

 

- Je m’en doutais. Dit l’un.

 

-Elle se drogue. Fait l’autre.

 

- Voici un milliard de milliards de dollars à vous partager. Tout ira bien. Dit Floozman en sortant des liasses et des liasses de ses poches. Nous avons aussi apporté des jouets pour vos enfants.

 

- Si vous êtes de la mafia, nous ne voulons pas de votre argent. Annonce une voisine, coupante. Nous sommes d’honnêtes gens.

 

- N’ayez pas d’inquiétude. Nous sommes là pour donner.

 

Aussitôt, les Floozboys distribuent des jouets aux parents. Rapidement, tout l’immeuble accourt dans la cage d’escalier crasseuse. Bientôt, les Floozboys jettent les jouets aux enfants dans une grande excitation. Assaillis, ils refluent jusque dans l’appartement avec leurs paquets. Depuis la fenêtre, ils font signe aux hélicoptères qui se posent sur le terrain de foot pelé pour prendre le relais.

 

[Séquence jouets] : Ours en peluche traditionnels, pulls à col roulé pour les ours traditionnels, sucres d’orge, marshmallows, ours mécaniques, ours électroniques, ours bioniques, poupées parlantes et aimantes blondes, brunes et rousses, poupées figurines avec : robes du soir décolletées en lamé, robes de princesse Mérovingienne, robes de princesse Autrichienne, boite de dix ministres Autrichiens, assortiment de cinq cents valets et femmes de chambre, maillots de bain, tenues de plongée, tenues de tennis, accessoires de coiffure, chevaux et licornes. Trompettes, crécelles, boites à musique du XVIIIème siècle, boites à musique du futur, télescopes, pétards, fusées, collections de voitures, collections de camions, caramels, baladeurs, jeux vidéo, écrans plasma, batteries solaires, jeux de construction, panoplies de Floozman, panoplies de Zorro, de reines et de chevaliers, hochets laser, pistolets, fusils, mitrailleuses, épées laser, astronefs télécommandés, cartes de l’espace, bijoux précieux, encyclopédies, livres religieux illustrés, pierres de lune travaillées, réglisses, insectes en fils d’or [Fin séquence jouets]

 

Le petit Aimé regarde avec stupéfaction le kaléidoscope qui vient de lui révéler des couleurs inconnues. Il pleure.

 

Un homme frappe à la porte. Il est vêtu d’une parka noire et de bottes de mouton sales. Les yeux fiévreux, les cheveux en bataille, Il demande à voir Floozman.

 

- Je suis Devdev, je suis un chef de la mafia. Je ne mérite pas de vivre ! Mais je veux voir les miracles avant de mourir. Je vous en prie laissez-moi vous toucher ! Bénissez-moi !

 

- Va Devdev. Je ne sais pas ce que tu as fait, mais voici un milliard de milliards de dollars. Libère ceux que tu tiens prisonniers, libère la femme et tes enfants, libères leur beauté, libères-toi et tâche de trouver ta place dans le cours des choses.

 

- Merci, Merci. Dieu vous bénisse. Dit Devdev en baisant les bottes de Floozman.

 

La foule murmure. Floozman étend ses bras en disant :

 

-Laissez-le passer, laissez-le vivre.

 

Il se rend au balcon pour appeler un hélicoptère. On entend une grande clameur : « Vive le Père Noël » !

 

Lorsque l’appareil se stabilise au dessus du balcon, Floozman monte dans une nacelle parée de soieries avec le petit Aimé, vêtu maintenant d’une chapka et d’un magnifique petit manteau Mongol brodé d’or. Avant de foncer vers les boulevards où travaille Mathilde, l’hélicoptère décrit une spirale autour des immenses sapins que l’on érige sur le terrain de foot. Des feux illuminent la nuit. On sert le thé. On entend des pétards et des rafales de mitrailleuse. C’est la fête.

 

L’instant suivant Mathilde est définitivement arrachée au trottoir. Elle presse son enfant contre sa poitrine froide, sans rien demander. Ils s’élèvent toujours plus haut et loin vers les montagnes. Elle est surprise de n’avoir finalement jamais douté du ciel.

 

***

 

Pendant ce temps, loin de là, un Floozboy solitaire fait son entrée dans la salle d’attente du secrétaire général de la commission de surveillance de l’économie.

 

- Personne ne vous a vu ? Demande le secrétaire général en l’accueillant.

 

- Non, personne. Répond Cyril Guidon.

 

- Votre « maître » est lâché dans l’ancienne Carpathie. C’est une économie fragile, en cours d’intégration à la gouvernance continentale. La situation est très instable.

 

- Je suis au courant. Je devrais être là-bas.

 

- Eh bien, vous allez vous y rendre. Grâce à vos informations, nous avons pu perfectionner une arme que nous allons vous montrer. Il n’y a pas de temps à perdre.

 

- Une arme ?

 

- Max, faites-lui une démonstration.

 

Max ouvre une mallette et exhibe un magnifique canon laser portatif relié à un casque de réalité enrichie.

 

- Passez-le. Il vous va parfaitement. Voilà, comme ça. Vous activez le système ici. N’hésitez pas. C’est une pile atomique, il y en a pour dix millions d’années. Bien. Maintenant, vous visez une personne ou un groupe, même très large. Vous verrouillez la cible. Des fonctions avancées permettent de filtrer, mais cela peut ralentir les opérations.

 

- Et après ?

 

- Vous n’avez plus qu’à presser la gâchette. Le rayon part. Allez-y.

 

Un rayon magenta éblouissant se vrille dans le mur d’en face. Un bruit caverneux réverbéré à l’infini se fait entendre.

 

- Pour impressionner. En plus de votre sono, le système va préempter tous les circuits d’amplification actifs autour de lui. On peut inhiber la fonction mais pourquoi se priver de l’effet paralysant ?

 

- OK.

 

- Avant tout, le rayon lit les cartes bancaires, les cartes d’identité, les codes barres individuels et le code génétique. Il lit aussi les codes barre dans le code génétique, mais ce n’est pas encore très répandu. Bon. Les informations sont remontées vers les bases de données centrales via les satellites ou par Internet s’ils ne vous captent pas. En quelques fractions de secondes, les contrats de crédit personnalisés sont établis avec les coordonnées bancaires de chaque personne touchée par le rayon. Les échecs sont signalés par une petite auréole rouge, là, dans le viseur.

 

- J’en fais quoi ?

 

- Nous verrons. Pour l’instant, les contrats sont prêts. Pour le valider, votre cible doit manifester son acceptation des conditions. Nos juristes ont validé une procédure universelle simplifiée : vous énoncez les conditions générales qui apparaissent sur le prompteur en fonction des situations et votre cible doit dire « oui ».

 

- Et elle ne dit rien, ou si elle dit « non » ?

 

Max esquisse un sourire de carnassier. Pour la première fois, Cyril voit ce grand chauve abandonner l’expression de contrariété permanente qui semble l’isoler de tout.

 

- Vous pouvez augmenter l’intensité électrique du champ, là comme ça…

 

- Et alors ?

 

- Ca fait MAL. Lâche Max. Et ça ne laisse pas de traces. Une fois que le client a dit oui – et même…, enfin bon - une fois que le client a dit oui, donc, le contrat entre en vigueur, les frais et les mensualités sont appelés et les coordonnées sont transmises à la société de recouvrement locale à titre préventif. Le logiciel est programmé pour répartir le volume d’affaires sur les intermédiaires financiers que nous recommandons. Vous n’avez pas à vous en préoccuper.

 

- Je vois. Et si on tire sur Floozman ? demande Cyril, avec une flamme dans les yeux.

 

- Le rayon agira sur les foules. Le crédit les calmera vite et il résorbera les sommes distribuées par Floozman. Je ne pense pas que Floozman porte des données lisibles sur lui, mais vous le saurez vite. En vérité, nous n’avons pas encore percé le secret de Floozman. Nous n’avançons pas car les inspecteurs disparaissent ou deviennent fous, mais c’est une autre histoire…

 

-Je suis prêt, dit Cyril.

 

- Bien. Rejoignez le groupe normalement. Nos agents seront sur place. Ils se feront connaître de vous. Vous les contacterez le moment venu et ils interviendront.


–« Je pourrai me servir du rayon ?

 

- Non, pas pour l’instant, nous avons encore besoin de vous. Vous nous aiderez à le perfectionner.

 

Cyril serre les poings.

 

- D’accord. Dit-il.

 

- Cela dit, poursuit le secrétaire général en ménageant un silence étudié, nous pouvons vous prêter une version compacte encore à l’essai. Il s’agit d’une déclinaison du canon en arme de poing. Elle ne supporte qu’une petite partie des fonctionnalités du canon. Attention, elle est encore au stade Beta, c'est-à-dire en test. D’ailleurs, les données qui nous serons transmises nous permettront de la tester en situation réelle.

 

Max tend à Cyril un objet de la taille d’une lampe torche.

 

« Un seul bouton, un écran, une antenne, une pile à l’hydrogène. Vous verrez. Prenez-là. Voilà. Maintenant, elle a enregistré votre biorythme. Si elle vous perd, elle s’autodétruit au bout de quatre heures.

 

« Merci, fait Cyril, content de ne pas repartir les mains vide.

 

***

 

La Flooz-organisation s’adapte de manière quasi-organique. Lorsque Cyril reçoit l’ordre de se rendre au pôle Nord, elle opère déjà selon les orientations publiées quelques instants plus tôt : objectifs serrés d’approvisionnement en jouets, thématique de Noël, théophanie.

 

Un groupe de Floozboys vêtus d’uniformes de lutins le rejoint dans l’hélicoptère spécialement affrété. Habitué des survêtements, Cyril ne frémit pas à l’idée que son paquetage contient certainement son propre uniforme.

 

Ils s’installent. Les conversations tournent autour des cours de la bourse et de la signification du mal. Les pâles commencent à tourner quand Mlle Marinella apparaît sur l’écran.

 

- Changement de programme, vous partez directement sur le terrain. Les stocks de jouets sur place sont au plus haut, il faut distribuer. Voici votre destination…

 

- Qui est cette femme ? demande Cyril à son voisin pendant que des cartes apparaissent sur les écrans.

 

- Chhht !

 

- C’est un chef ?

 

- Elle est bien plus que ça. Elle était là au commencement....

 

- Ah bon ? Au commencement ?

 

- Ouais. Elle travaillait avec Floozman lorsqu’il a reçu la révélation. On dit qu’ils s’aimaient beaucoup...

 

-  Et que fait-elle maintenant ?

 

- Elle est restée au Crédit Mondial, au siège. Je ne sais pas pourquoi. Ecoute ! Elle te parle !

 

-….je souhaite vous rencontrer pour faire le point sur votre intégration. L’hélicoptère vous déposera. Vous partirez avec le suivant. Pour les autres : attention, au même arrêt, un personnage important embarquera avec sa garde rapprochée. Faites lui bon accueil. Vous en saurez plus à l’étape.

 

Tout en acquiescant, Cyril s’alarme. Elle sait ! Son esprit prend de la hauteur par degrés rapides, sourdement stimulé par l’ascendant naturel, immédiat et mystérieux que Mlle Marinella a pris sur lui pendant cette brève apparition. Malgré lui, il a envie d’obéir à cette voix discrète et posée. Malgré lui, il s’incline devant l’évidente noblesse qui émane de sa personne sans être attachée à rien, ni dans l’attitude retenue, ni dans la puissante vitalité si proche de la beauté.

 

Il sait qu’elle lui est infiniment supérieure. Il sait de surcroît qu’il devra l’affronter pour accomplir la triste geste qu’il devine, discernant peu à peu dans les possibles ouverts le tracé rouge de son destin.

 

- J’ai le go. On y va….annonce le pilote.

 

La machine s’élève doucement et reste un instant en attente à deux mètres du sol. Cyril peut-il maintenant se laisser emmener sans avoir fait un SWOT détaillé ? Un SWOT qui intègrerait les nouveaux éléments, y compris les intuitions et les émotions incontrôlées qui surgissent violement en lui. Il évoque ses cours de management et les exercices de pause cortico-thalamique qui ont tant contribué à sa réussite professionnelle.

 

- Je dois cesser d’être un ballon dans cette partie, se dit-il pendant que les questions se bousculent. Qui me manipule vraiment ? Floozman est un illuminé. Il ne sait pas ce qu’il fait. C’est une autre entité qui lui confère sa puissance. Pourquoi ? Pour attenter à la stabilité monétaire ? Oui, mais dans quel but ? Que sait réellement Mlle Marinella ? Comment sait-elle qu’il a été approché par le secrétariat général ?

 

Qui sont les véritables adversaires de Floozman ? Le secrétariat général ? Quelles sont leurs intentions réelles, au-delà de la stabilité monétaire ? S’ils veulent affronter Floozman, quels sont leurs buts de guerre ? Cette arme, avaient-ils réellement le besoin et le pouvoir de la mettre au point ? Pourquoi la lui montrer ? Un autre acteur se cache-t-il derrière l’institution ?

 

Cyril pressent qu’il se trouve au cœur d’un conflit cosmique qui dépasse nombre de ses protagonistes. Il pense que son objectif propre ne peut pas être en deçà de l’enjeu inconnu de cette lutte. Dans l’incertitude, il doit agir en fonction d’objectifs intermédiaires.

 

Un Floozboy se lève pour fermer la porte. Comme Cyril regarde au dehors, une voiture noire garée en bordure du terrain fait un appel de phare.

 

- Je ne peux pas me laisser prendre ! Conclut Cyril avec fermeté. Ce signe m’est adressé. Si quelqu’un cherche à m’aider, c’est le moment ou jamais d’en profiter. C’est un risque, mais je n’ai rien à perdre et beaucoup à apprendre.

 

Sans plus réfléchir, Cyril bondit et saute dans le vide.

 

Le choc est rude. Il court vers la voiture au mépris des signaux douloureux provenant de ses rotules. Il distingue malgré les phares la jeune femme voilée qui démarre et vient à sa rencontre. Elle est seule, elle est sûrement très belle, observe-t-il en s’engouffrant dans l’habitacle. En silence, ils rejoignent une voie rapide et se fondent dans le trafic.

 

La conductrice ôte son voile pour libérer sa chevelure noire. L’élément aérien semble alors emporter le tableau vers de lointaines tourmentes. Le sifflement du vent par la vitre entrouverte accompagne le lent flottement des mèches folles. Des référentiels uniformément accélérés divergent doucement en arrière plan : huit lignes de véhicules rougeoyants, un avion à très basse altitude et un banc de nuages dorés. Elle se tourne brièvement vers Cyril qui a de la peine à reconnaître ce visage clair déformé par une moue ironique.

 

- Mlle Marinella !!!

 

- Appelez-moi Marinella. Rassurez-vous : c’est un piège, mais ce n’est pas celui que vous imaginez ! Elle rit.

***