FLOOZMAN
«Par une
scandaleuse abondance, il apporte la délivrance »
Dépôt S.A.C.D. 174 627
FLOOZMAN ET LA VIEILLE DAME
Hier, il était encore le brillant directeur de la gestion
des risques du Crédit Mondial et le président de la commission de lutte contre
le blanchiment. Depuis sa chute, il survit grâce au job que la banque lui a
trouvé dans une équipe de maintenance informatique. Sa famille et ses amis se
sont éloignés de lui. Isolé, ses facultés obscurcies, il ne vit plus que pour
réparer les distributeurs et le réseau qui les relie aux ordinateurs centraux.
Parfois, après de longues heures de travail, il lui
arrive d'entendre des voix. En fermant les yeux, il distingue des prières.
Certaines sont si claires et si sincères qu'il lâche ses outils et se met à
pleurer.
C'est ainsi qu'il devient Floozman. Il retrouve ses
esprits, la lumière se fait. Sa banquière l'appelle au téléphone et ce n'est
pas à propos de son découvert, car elle se souvient elle aussi. Ils savent tous
deux ce que Floozman doit faire. Il a les moyens nécessaires et plus encore.
Mais cette richesse n'est pas la sienne, c'est l’argent magique de la
délivrance.
*** Chant de la vieille dame :
« Tous ceux que j'ai connus sont morts
Et les vivants m'ont oubliée
Faut-il que je me baigne encore
Dans le courant renouvelé ?
Les rues retiennent leur tracé
Mais rien ne reste du passé
J'y vais encore en souvenir
Quand tout me dicte de partir
Le ciel s'est sûrement transformé
Et les maisons me sont fermées
Où les cousines m'attendaient
Pour aller aux fêtes de mai
Leurs enfants y sont occupés
À des affaires inouïes
Et les miens ne sont jamais nés
Et pour tous enfin le temps fuit
Libère-moi de cette errance
Apporte-moi la délivrance ».
- Une chanson ! Comment est-ce possible ?
Maïté est une vieille
femme fatiguée. Sa chevelure rousse encore vivante tombe toute raide sur ses
petites épaules. Elle se maquille et sort de sa maison sombre et crasseuse.
Elle cligne des yeux. Dehors la ville parle une langue inconnue, des signaux
électriques escaladent les angles les moins naturels et la couleur du ciel est
altérée.
Naguère, elle
reconnaissait encore des visages dans le tumulte, quelques-uns de sa
génération. Puis la mort les a emportés et le souvenir du passé s’en est allé
avec eux, ne subsistant plus que dans sa mémoire. Elle va chargée de l’ancien
temps comme une pile, sans pouvoir rien en dire, riche d’une monnaie qu’elle ne
peut plus échanger.
Son corps se dégrade, sa
parole s’appauvrit et les gens se détournent d'elle. Malgré la honte, elle va
au-devant d’eux pour ne pas sombrer : une course, une démarche, une bribe de
conversation volée au seuil d’une boutique.
Au bout du chemin ne se
profilent plus que la démence et la mort. Alors, dans un élan, un soir, Maïté
courbe la nuque se met à prier. Sa prière s'envole lentement comme une petite
mésange maladroite et rencontre des émanations mystérieuses liées à la présence
de Floozman dans ce monde-ci. Enfin, la prière lui revient mise en mots et
s'envole à nouveau forte d'une vitalité nouvelle.
Dans la cabine du
distributeur, Fred Looseman ouvre les yeux. La vision s'estompe comme son
téléphone sonne.
- Oui, je l'ai vue. Une vieille dame seule, dans une
petite ville.
À son bureau, Mlle Marinella se retourne pour regarder
au-delà des toits.
-Faites attention à vous !
Aussitôt, les Floozboys
l'emmènent jusqu'à la maison de Maïté. Elle habite dans le quartier de
l'église, au centre d'une bourgade entourée de banlieues nouvelles. On
distingue une campagne rectiligne, très loin dans les trouées du paysage.
Floozman sonne. Beaucoup
de temps s'écoule. Floozman et les Floozboys regardent passer de petits nuages
lumineux dans le ciel bleu électrique. Enfin, Maïté ouvre la porte.
- Bonjour ?
- Bonjour, je suis Floozman et je viens vous
délivrer !
- Pardon ?
Un Floozboy calcule
rapidement Maïté en réalité enrichie à travers ses lunettes décisionnelles
connectées aux Floozfiles Internet. Il intervient à temps pour rompre le
silence qui s’installe.
- Nous sommes les
petits-fils de Maurice Desmaisons. Le Fonds Monétaire International a envoyé
mon frère en mission près d’ici et nous voulons en profiter pour prendre de vos
nouvelles.
- Maurice ! Il
passait des journées entières chez nous quand j’étais petite… Mon Dieu… Vous
ressemblez à sa mère. Mais je ne peux pas vous faire entrer, la maison est
toute en désordre…
- Notre grand père
nous a parlé de votre jardin, nous aimerions le voir et prendre quelques
photos. Nous avons des rafraîchissements et, ah oui, nous avons aussi un petit
cadeau pour vous.
- Ah. Je suis
étourdi. Floozman sort un petit paquet enrubanné de sa poche et l’offre à
Maïté.
- Oh, merci… Eh
bien, entrez. Ne faites pas attention à la saleté.
Pendant que Maïté et
Floozman passent au jardin, les Floozboys déchargent plusieurs caisses de la
Rolls Royce sous l’œil des voisins.
Un peu plus tard, Floozman et Maïté prennent le thé sous
un saule.
- Ne vous inquiétez pas, les garçons bricolent un
peu, pour aider…
Derrière eux, à travers
une haie de lauriers roses, on perçoit une grande agitation. Des jardiniers
s’activent. Déjà, les allées sont dégagées et les buissons peignés. Des pensées
multicolores recouvrent les plates-bandes et les tonnelles ruissellent de lilas
charnus. Des couvreurs vêtus de bleu marchent contre le ciel profond.
Maïté s’endort dans les
coussins chamarrés qui garnissent son grand fauteuil. En longeant la maille
irisée que tressent les jets d’eau, un homme s’approche de Floozman.
- M.
Floozman ? Bonjour, je suis l’architecte.
- Bonjour. Asseyez
vous.
- Bien. J’ai étudié
les plus belles maisons de la région, celles qui sont restées à peu près
intactes et celles dont il nous reste une trace. Cette maison-ci est très
simple, on ne peut pas faire grand-chose sans la modifier en profondeur… Par
ailleurs, dans ce type de bourgade, personne n’a jamais développé ni importé de
véritable style. En vérité, M Floozman, ces maisons sont quelconques…
- Peut-on éliminer
ce qui est laid ? demande Floozman presque anxieusement.
- Eh bien, voilà
une vraie question… On peut certainement augmenter les volumes, supprimer des
couloirs, faire pénétrer un peu plus de lumière tout en respectant la cohérence
de la maison… Le danger de cette approche est la nouveauté, voyez-vous. Nous
pouvons éviter le style contemporain mais nous risquons d’élaborer quelque
chose qui n’a jamais été fait et qui ne correspond à rien, si vous voyez ce que
je veux dire…
- Pouvez-vous
regarder les photographies de Mme Maïté ? Celles de son enfance, quand ces
maisons vivaient. Peut-être y trouverez-vous de la matière ? Peut-être
souhaiterez-vous également parler avec elle lorsqu’elle se réveillera. Elle
vous dira ce qui est beau… - Floozman réfléchit un instant puis ajoute - … et
de cette manière, peut-être verra-t-elle de nouveau la beauté. Enfin, je veux
dire que ça lui fera plaisir.
- Entendu…
- Eh puis, ne
restons pas bloqués : faites les décors nécessaires pour restituer
l’atmosphère de ses souvenirs… Faites du trompe-l’œil s’il le faut ! Cette
dame n’assistera pas à d’autres représentations dans cette vie…
Floozman est debout. Il
se rend compte qu’il s’est emporté. L’architecte prend des notes…
Pendant ce temps, sur le
perron, un Floozboy s’entretient avec deux hommes du village. Comme Floozman
s’approche, un second Floozboy lui fait signe de s’éloigner.
- Non ne vous mêlez
pas de cette discussion, c’est trop dangereux.
- Mais de quoi s’agit-il ?
- Des représentants
de la Mairie et de la sous-préfecture. Ils veulent voir les papiers des
ouvriers. Et puis il y a eu des plaintes des voisins, au sujet du mur. Rien de
grave.
La conversation
s’échauffe, on l’entend maintenant depuis le jardin:
- Tous ces
ouvriers, ils arrivent par hélicoptère d’on ne sait où ! Pourquoi ne
voulez-vous pas consulter les artisans d’ici ? Et la petite dame qu’est-ce
qu’elle en pense de tout ça ? Vous êtes des parents ? Nous voulons
lui parler.
- Bien sûr… Je vais
voir…
Comme Maïté s’avance à
petits pas en direction de l’entrée, Floozman la prend doucement par le bras et
l’accompagne.
- Je suis assez
fort maintenant, murmure-t-il. Un instant plus tard, ils apparaissent sur le
pas de la porte dans la lumière de midi.
- Bonjour
Messieurs, je suis Floozman ! Je suis riche. Immensément riche. Ces gens
travaillent pour moi, ils sont également mes avocats. Mme Maïté est notre amie.
Nous sommes venus la délivrer.
Les deux fonctionnaires
se regardent.
- Que voulez-vous
dire ?
- Peu importe. Je
me propose de racheter les maisons du quartier. Je ne discuterai pas leur prix.
Je les rénoverai entièrement et il y aura du travail pour tout le monde.
Faites-le savoir dans la ville.
- Mme Maïté ?
- Oui, oui… Tout va
bien, tout est bien pour moi, ils sont très gentils… Ils connaissent le
petit-fils de Maurice Desmaisons, ajoute Maïté d’une voix chantante, en faisant
un petit geste d’apaisement.
- En ce qui
concerne le mur, je vous laisse poursuivre avec mon équipe juridique. Elle nous
aidera à trouver une solution, conclut Floozman en retournant dans la maison
avec Maïté.
- Et maintenant, il
faut marier quelqu’un ! Lui dit-il en fermant la porte.
***
La Rolls s’arrête devant
la grille de la maison de retraite. Floozman et Maïté en descendent, suivis de
deux Floozboys. Floozman se penche pour débloquer le portillon et prend place
près d’une fontaine silencieuse au centre de la cour. La journée pourrait être
belle et quelques vieillards prennent le soleil.
-Vive la mariée !
s’écrie Floozman… Oui, vive les mariés et vive le mariage ! Il n’y a pas
de plus belle fête. Tout ce vers quoi nous tendons se manifeste dans la
célébration du mariage. C’est pourquoi je vous convie tous à boire à la coupe
de l’amour ! Vous serez tous invités! Vous serez tous invités aux noces
éternelles !
- …
- Maintenant, avec
la permission de la direction, ces garçons de piste vont vous remettre un
million de millions de dollars chacun, sans contrepartie, et vous offrir leurs
services pour vous préparer à la fête. N’hésitez pas à leur dire tout ce qui
pourrait vous faire défaut, tout ce qui pourrait ternir votre joie.
- Mais, quel
mariage ? Demande une dame. Qui se marie ?
- Je ne peux plus
marcher, encore moins danser ! dit un petit être livide et asexué.
- Ma petite-fille
aussi va se fiancer, je crois… dit un homme aveugle.
- Mesdames,
Messieurs… Je vous en prie, reprend Floozman, laissez l’idée faire son chemin.
Laissez l’évènement se déployer et voler au-devant de nous vers l’avenir… Venez
dès que vous serez prêts.
À cet instant, un couple
d’adolescents en motocyclette passe dans la rue. Le garçon est penché sur le
guidon, tendu vers une idée de vitesse. La fille se tient gauchement plaquée
sur son dos, ses talons sales et dorés dangereusement pointés vers l’intérieur
de la roue. C’est une apparition chargée d’énergie, nimbée de rêves fuligineux.
- Nous pourrions
marier ces deux-là, propose Floozman.
- Ils sont beaucoup
trop jeunes dit la petite vieille, laissez-les donc vivre un peu. Ils ne
resteront pas ensemble et ils le savent bien.
- De toutes
manières, ils finiront par mourir répond Floozman. Et peut-être sont-ils déjà
morts et se sont-ils retrouvés…Leurs âmes sont peut-être plus vieilles et
rassises que les nôtres…
- Ce n’est pas une
bonne idée. L’interrompt un Floozboy, visiblement irrité.
La mobylette se fait de
nouveau entendre puis son moteur s’arrête, tout près. Les deux enfants
pénètrent dans le jardin côte à côte, le casque à la main. La fille s’adresse à
Floozman :
- Monsieur, nous
avons entendu parler de vous. Je ne sais pas comment vous le demander, mais il
faut nous aider…nous devons quitter la ville.
- Comment vous
appelez-vous ? Et que se passe-t-il ? Asseyez-vous et prenez le thé
avec nous. Nous allons vous donner un million de millions de dollars.
- Je m’appelle
Quitteria et lui c’est Basile.
- Vous êtes
Espagnols ?
- Nos ancêtres sont
de la Manche. Ecoutez. Basile s’est évadé de la maison de redressement ce
matin. Il m’a dit : il faut partir tout de suite. Il ne faisait pas encore
jour…Mes parents ne veulent pas que je le voie, mais nous nous aimons. Si nous
restons ici, ils nous rattraperont. Ils nous sépareront et nous ne nous
retrouverons plus jamais. .
- Non, non. Dit
Floozman en souriant. Prenez ce million de millions et roulez sans dormir
jusqu’au Rio Grande, jusqu’à la côte. Prenez des cargos, des avions. Passez des
cols. Prenez des drogues. Réveillez-vous dans la cité faite de lumières.
- Merci. Mais on va
se faire serrer, interrompt Basile. Nous ferions mieux de nous cacher pendant
un moment.
- Prenons-les dans
l’équipe, au moins pendant le mariage. Nous allons les maquiller, propose un
Floozboy.
- Ouais !
Reprennent les autres Floozboys en commençant une danse.
- Prenez-les dans
l’équipe ! Crie une petite vieille en écho.
- Prenons-les dans
l’équipe ! dit Floozman. Le mariage aura lieu ce soir ! Allez porter
la bonne nouvelle au Café du Centre et dans le marché pendant que j’informe Mme
Maïté.
***
Floozman retourne dans
la constante pénombre du petit salon où se tient Maïté. Des mèches de cheveux
blanc-bleu décolorés émergent des fauteuils crapaud qui lui tournent le dos.
Des mains chenues reposent sur le dos des accoudoirs. Maïté a de la visite.
- Bonsoir Mesdames…
- Bonsoir !
Dans un mouvement fluide et magique, les deux hôtes se retournent et ne se
retournent pas vers lui tout en découvrant dans un même rire des dents blanches
et pures comme le troupeau de brebis du cantique. Ébloui, Floozman fait face à
deux vives jeunes filles vêtues à la mode d’avant-guerre. Du fond de son
fauteuil, Maïté lui sourit ingénument.
- Je suis Clara.
- Je suis Véra.
- Nous venons pour
le mariage. Nous sommes de très vieilles amies de Maïté. Nous ne nous sommes
pas vues depuis très longtemps.
- Depuis notre
mort, en fait, mais Maïté ne s’en souvient plus !
- Ou bien elle s’en
moque ?
- Bienvenue, dit
Floozman – très cool - mais je n’ai pas encore vu les mariés. À moins que les
deux enfants…
- Ces enfants-là
iront dans l’espace, dit posément Clara en se glissant devant le miroir sans
susciter aucun reflet. Et leurs enfants seront tels que je ne peux les décrire
avec les mots d’aujourd’hui. Ils ne seront plus humains, voyez-vous M.
Floozman.
- Ils ne se
marieront pas. Ils ne verront pas de mariage. Ils ne verront pas d’enterrement
non plus car il n’y aura plus de terre sous leurs pieds ajoute Véra.
- Plus une
motte ! dit Clara en faisant claquer les syllabes pour rire. Ils sortiront
du système solaire. Et nous, qui ne sommes jamais allées à Paris, dans ce
monde-ci !
- Est-ce que mon
argent les aidera ? demande Floozman
- Je ne sais pas.
Ils ne pourront ni acheter ni vendre pendant des générations. Je ne sais pas ce
qui les aidera. Ou bien je sais, mais c’est un secret.
- Ni l’argent, ni
rien ? Les livres ? Les souvenirs ? La trace des souvenirs ? Les
idées ?
- Dieu seul le
sait…
- Mais quel
Dieu auront-ils ? Demande Maïté du fond de ses coussins. S’ils ne sont
plus humains, seront-ils encore à l’image du nôtre? Reprenez donc un peu
de thé.
- Le Dieu de
l’univers ! Tranche Véra en lançant sa chevelure noire en arrière.
Avez-vous une bible, Maïté ?
- Oh mon Dieu, oui,
je crois… Maïté se dirige vers la bibliothèque en traînant des pieds…
A cet instant, un
Floozboy s’approche du groupe :
- Excusez-moi, mais
ça commence ! Il y a une foule au-dehors, toutes sortes de gens. Et aussi
des journalistes. Il faut une animation.
- Bon. Organisez
une procession et achetez vite un grand champ pour le mariage, répond Floozman.
Là haut sur la crête.
Maïté revient et tend sa
vieille bible de Jérusalem à Véra. À l’instant même où la jeune fille ouvre le
livre, un cercle de feu se forme autour des maisons du quartier. On entend les
cris de la foule étouffés et par-dessus le grondement des flammes, la voix de
Véra devient pareille à un chant :
-Écoute Floozman !
Maïté, lisez. Commencez où vous voulez.
Et de sa petite voix
claire, Maïté lit un passage. Les mots sont dans sa langue mais nul ne
reconnaît leur sens, sinon confusément, à la lisière de l’esprit, là où parole
et bruit se séparent. Maïté lit avec plaisir, puis avec jubilation.
Soudain, elle s’écrie :
- C’est ça !
Mais ce n’est pas ça du tout … je veux dire, ce n’est pas la Bible. Pas la même
Bible !
- C’est la bible du
futur. Telle qu’elle sera révélée aux enfants de ces enfants. Il y a aussi la
vôtre, Maïté et celle de chacun de tes parents. Le verbe…
À cet instant, la sirène
des pompiers retentit.
***
Pendant ce temps au poste de police, un jeune inspecteur
se laisse aller lourdement en arrière sur le dossier de sa chaise.
- Je ne trouve rien, patron. Mais qui c’est ce
type !
- Et la bagnole ? Et les billets ? demande
le commissaire.
- La Rolls
appartient à un avocat, rien à dire. Les billets sont bons, des coupures
récentes mais rien à dire là non plus. Les cartes bleues sont tirées sur le
compte du père de l’avocat qui est partenaire associé. Irréprochable.
- Nous devons
comprendre avant d’alerter Paris. C’est pas possible autrement. Coincez-le
comme vous pouvez. De toute façon, il va finir par faire une connerie…
-On fait quoi, alors ?
-Sortez ! Je
préfère vous voir sur le terrain que sur vos ordinateurs.
Des portes claquent. On
entend la sirène de police.
***
Sous l’œil des pompiers, Floozman et Maïté émergent des volutes de vapeur en
riant, suivis par les deux jeunes filles. La maison est intacte, dorée et
ruisselante.
- Tout va
bien ! Lance-t-il à la foule dans laquelle vont déjà les Floozboys,
répétant « ça va bien » tout en glissant des liasses de billets dans
des mains molles.
Soudain, comme
magnétisée par la chaude radiance des murs, la foule fait mouvement vers la
maison.
À cet instant, la Rolls
passe le coin de la rue et s’interpose.
-Montez, vite !
Aussitôt, des Floozboys
déploient un canon à billets et projettent le papier-monnaie sur la foule qui
se disperse instantanément pendant que Floozman et ses amies prennent la fuite.
Au carrefour de la rue principale et du boulevard extérieur, un cortège funèbre
leur cède le passage.
Maintenant, la Rolls
s’échappe à travers champs. Derrière elle, les radios crachent et bourdonnent.
En une colonne serrée, les renforts de police quittent la ville à toute allure.
Autour d’eux, blés et maïs géants s’éveillent aux parfums du soir,
indifférents, cosmiques, frémissants.
- Ils ont coupé par les
cultures, jappe un jeune gendarme adepte de l’heptathlon.
- Comme dans ‘Bonnie and
Clyde’! Lui répond sa coéquipière qui n’aime rien tant que es armes et les
discussions sur la distinction entre police et gendarmerie.
- Qu’est ce qu’on
fait ?
- On les rattrape par la
D931, après le Super Semelles !
- Mais on le voit pas,
le Super Semelles, normalement il est là !
En effet, l’horizon
recule. La crête s’évanouit au loin, cédant la place à une immense plaine. A
une vitesse fantastique, la route noire se prolonge à l’infini pendant que les
silos à grain s’élèvent jusqu’à devenir de fantastiques tours aveugles dressées
contre le ciel.
C’est l’heure à laquelle
la fille du riche cultivateur se fait belle pour aller en ville. Les vers
luisants cryptent autour de sa maison un paisible message adressé à son père.
Il dit : « toi qui vit dans un repli du temps, toi qui a conduit des
troupeaux avec le vieux Maudru, laisse-nous je t’en prie l’usage d’un chemin.
Laisse-nous déjouer les puissances du jour… »
Soudain, Floozman
apparaît au milieu d’un champ de blé. La colonne s’arrête et se déploie le long
du talus après un temps de coordination. Les policiers sortent de leurs
automobiles et braquent leurs armes sur lui.
La haute silhouette marche
vers eux. A chaque pas, elle se dédouble de sorte que chaque policier se trouve
rapidement confronté à Floozman.
- Arrêtez-vous ou nous
tirons ! Première sommation! Crie le lieutenant.
- Vous avez franchi la
frontière de l’état ! Annoncent les Floozmen.
- Arrête….Euh. Arrêtez
vos conneries !
- Vous êtes dans un état
second, cessez de nous poursuivre.
- Vous êtes en état
d’arrestation ! Ne bougez plus !
- La seule solution,
c’est de mourir ? Fait un Floozman aux soixante dix huit autres.
- Qu’avons-nous fait de
mal ? Demandent ces derniers à leur gendarme.
- Vous avez mis le feu à
la maison de Mme Maïté ! Vous avez troublé l’ordre public.
- La maison n’a pas
brûlé. Nous n’avons fait aucun mal. Nous n’avons retiré aucun profit de cette illusion.
Répond paisiblement chaque Floozman. Maintenant que leurs yeux se sont accommodés à l’obscurité, les gendarmes
voient la peau bleue et la robe d’avocat de l’infiniment riche qui se tient
face à eux. Ils voient aussi sa prodigieuse beauté androgyne.
- C’est vrai chef, la
maison est intacte.
- Et vos lois ne
punissent pas l’illusionniste. Chaque Floozman fait un pas vers son policier.
Les vers luisants et les crickets produisent maintenant une musique
entêtante.
- Deuxième
sommation ! Hurle le lieutenant. Les radios bourdonnent encore un peu.
Malgré tout, les gendarmes se laissent approcher et prendre par le bras.
Pire ! Les Floozmen les entraînent au cœur des blés, dans des directions
différentes.
- Parlons un peu. Ou
bien dansons une danse logique et juridique. Proposent les Floozmen.
La fille du grand cultivateur file sur la route au volant de sa décapotable. Au
creux du champ et dans les bois au-delà, des couples étonnants dansent et
devisent.
On croit que les
constellations se voûtent selon la courbe de la terre mais il n’en est rien.
***
Pendant ce temps, dans
le crépuscule, le petit groupe gravit la colline, suivi à distance par la
foule. La brise gonfle le manteau de Floozman. Pendant un court instant, la
motocyclette de Basile file sur la crête comme pour rencontrer l’étoile du
berger qui monte dans le ciel indigo.
Au sommet, des femmes
vêtues de noir tirent de longues nappes brodées du flanc des hélicoptères
couchés dans les graminées. Des caisses de victuailles sont déchargées. Des
hommes en débardeur entassent des tonneaux. Sur une pierre ronde, d’autres
égorgent des bêtes et recueillent le sang.
Bientôt d’immenses
brasiers éclairent le champ sur toute son étendue. Dans des tranchées
fraîchement creusées rôtissent des agneaux et des bœufs entiers.
Des engins silencieux
achèvent de ménager des terrasses dans le flanc du coteau. Aussitôt aplanies,
ces alvéoles sont pavées d’or puis des tables de marbre y sont érigées. Des
tentes de soie bleue sont déployées et parées de guirlandes fleuries où
reviennent les insectes. Des oriflammes dansent dans le vent du soir. Pareilles
à eux dans leurs corps de spectres élancés, Clara et Véra sont dans le ciel
avec des diamants.
Complices, elles
étendront toutes les bénédictions de ce monde là sur l’union de Quitteria et de
Basile lorsqu’un peu plus tard ils s’étreindront dans les herbes sauvages,
offrant aux pollens du soir la pâle douceur de leur peau nue.
La lune se lève.
- Regardez !
s’écrie Floozman en indiquant dix autres hélicoptères qui surgissent de
derrière la crête tout parés de lumières. Les People arrivent !
- Oooh !
[Séquence prestige]
Valentino Enciennada et l’actrice Flora Dupont qu’il fréquente depuis peu
descendent les premiers. Elle est nue si ce n’est le drapé Carfu en microfibres
d’or translucides qui lui ceint les hanches tout en laissant voir sa toison
pubienne colorisée par le décorateur néo-constructiviste Russe Lounar Chatsky.
Valentino porte un smoking en plastique brut très décontracté. Ils sont suivis
par Cyntia Roquepy, très gaie en tailleur Pantin. Elle est venue seule mais
elle s’est visiblement liée avec les frères Broom qui n’ont pas abandonné leur
survêtement de tennis Primi. Ils se dirigent vers le Tivoli VIP où les attend
un buffet provençal dressé par Boudiou lui-même. Le second hélicoptère
atterrit, la porte coulisse, oui ! C’est l’intrépide Indira Shopping qui
repousse elle-même le lourd battant. Elle est superbe dans la corolle de sa
robe cloche Zulfy. Malgré sa récente séparation, elle sourit aux photographes
et on admire le courage de cette toute jeune femme trop tôt entraînée vers les
cimes du cinéma… » [Fin séquence prestige]
- Maïté. Lorsque
vous étiez petite, vous aimiez le Rock’n Roll, n’est-ce pas ?
- Oh oui ! Je
l’aimais.
-Je vous imagine dans la
véranda. Vous aimiez sentir la voix d’Elvis emplir le soir lorsque les
premières étoiles tremblaient au-dessus de la campagne apaisée. Vous attendiez
votre amoureux qui tardait à venir tant la route était longue d’une ville à
l’autre. De grandes langues de terre sombre les séparaient et la vibration
chaude du chant semblait pouvoir s’étendre au continent tout entier. Un
continent fertile, aussi plein de promesses qu’une immense planète inconnue. Il
roulait vers vous dans le soir d’été les cheveux au vent et l’air avait une
odeur de temps comme dans les vallées de mars certaine nuit.
- Elvis… Oh
oui ! dit Maïté en frappant des mains.
- Aujourd’hui ces nuits n’existent peut-être plus matériellement dans
l’univers. Mais leur écho affaibli se propage encore. Il subsiste notamment
dans les nœuds du continuum qui correspondent au second foyer de toutes les
ellipses que l’on pouvait former dans le même référentiel en prenant comme
premier foyer les coordonnées spatio-temporelles du point auquel vous avez
embrassé votre amoureux - sur la véranda ou bien au bas des marches, car vous
êtes venue vers lui pour l’accueillir. Ces paquets d’onde sont en mouvement et,
Dieu voulant, nous pourrons les capter et tenter de les matérialiser quelques
instants, voyez-vous, Maïté...
À cet instant, la Voix
se fait entendre. Un hélicoptère blanc est maintenant couché près de la scène,
sa porte ronde ouverte évoque la fusée de ‘Mickey dans la lune’. Sur les écrans
plasma qui dansent contre les constellations, Elvis apparaît dans son corps de
gloire.
- Le fantôme
d’Elvis !
- Maïté, dit Elvis
en la regardant de partout à la fois. Nous sommes rassasiés de jours et nous
sommes heureux. Je veux vivre avec toi dans la mort, et c’est ma chanson pour
vous, ce soir reprend-il en s’adressant à la foule des invités.
Silence…
Silence...
- I wanna live with you trough the death.
La nuit vibre doucement
et profondément, jusque dans les os. Maïté regarde Floozman droit dans les yeux
en souriant. Elle l’étreint avec force puis s’abandonne dans ses bras.
- Je suis heureuse…
Ensuite, sans mot dire
et sans se retourner, elle se dirige vers la scène d’une démarche légère, ses
pieds nus touchant à peine l’herbe.
-And leave the grave far beneath
La flamme des brasiers
dérobe la silhouette blanche de Maïté aux yeux de Floozman. Ou bien sont-ce les
brasiers que Floozman aperçoit à travers le pâle spectre de Maïté ?
- You’ll be mine
forever...
La voix se perd dans le
bruissement de nouveaux hélicoptères qu’apporte une rafale de vent. La cime des
arbres tremble. Autour d’un buffet croulant de victuailles les inspecteurs de
police inquiets scrutent le ciel, une coupe de champagne à la main.
- La télévision
arrive ! Fait un Floozboy
- La fête ! La
fête ! Maintenant ! Répond Floozman
Aussitôt des
instructions sont données. Elvis et les Floozboys enchaînent une reprise
sidérale de «Jailhouse Rock ». Tranquille, Maïté attend dans un rayon de
lune près du petit hélicoptère blanc.
La foule danse
frénétiquement. Les Floozboys sont aux consoles. Le son devient solide et
percutant dans les basses.
Soudain, un groupe de
reporters parvient à se glisser auprès de Floozman.
- Floozman, vous êtes
l’organisateur de cet évènement. Quel est le sens d’une pareille fête ?
- Floozman,
personne ne vous connaît. Quand nous révèlerez vous votre visage ?
Une journaliste blonde
d’un abord très professionnel demande :
- Le corps d’une vieille
dame vient d’être trouvé de l’autre côté de la crête, qu’allez-vous
faire ?
Floozman cherche une
issue et s’aperçoit que le ciel bleuit à l’est. Les Floozboys tentent
d’endiguer le flot des assaillants.
- Il faut, une
équipe du matin. Il faut, ...il faut distribuer des drogues pour que les
invités supportent le lever du jour. C’est beau ! Il faut les ramener vers
les tentes et les divans...Le lever du soleil. Il faut… on a oublié le L.S.D,
les poèmes ! Il est trop tard...
- Bonjour. Jérôme
Dru du journal «Raviparty ». Comment obtenez-vous aussi vite les
autorisations malgré le durcissement de la législation ?
Floozman a une vision de
l’avenir immédiat. Des détritus jonchent le sol, les nappes sont maculées, la
graisse des bêtes se gélifie dans les assiettes vides. Les visages sont marqués
par la fatigue. La musique pulse indéfiniment, sans esprit. Plus loin, le corps
digne et flétri de Maïté gît sans vie dans les graminées. Sa belle robe blanche
étalée et ses bijoux témoignent de sa lutte contre l’âge. Il n’y a pas assez de
vent dans les drapeaux, pas assez pas assez de pureté dans le jour, pas assez de
grandeur... Il voit l’épaisse casse des titres dans le journal local.
Il se sent pris de
nausées. Il distingue et analyse malgré lui chaque question des journalistes.
Chaque énoncé se fraye un chemin jusqu’à sa raison électrisée. De multiples
réponses se forment malgré lui, divisant le flot de sa pensée. Une part de son
esprit calcule et pondère, il veut parler mais il n’est déjà plus lui-même. Un
abîme s’ouvre au-devant de ces flots qui l’entraînent, toujours plus petit et
plus faible, vers un aval brumeux...
Déjà les people
repartent comme une nuée de moineaux. Des « roadies » et du personnel
technique bousculent le petit groupe. On entend des sirènes de police.
- Combien coûte une
fête comme celle-là ?
- Euh...
- Vite, les
fumigènes... lance un Floozboy
Pscchhhhhhhh… À une
vitesse saisissante, une brume verte engloutit la colline comme le font les
brumes du Pacifique Nord. À travers l’épaisse fumée, dans la confusion, les
Floozboys évacuent Fred Looseman.
L’instant d’après, un
groupe de techniciens émerge inaperçu d’une trouée, les bras chargés de
matériel. Seul
Fred Looseman sourit.
Dans l’axe du soleil, un
petit hélicoptère blanc s’éloigne et disparaît. Un reflet ardent
forme une ellipse sur l’écan.
***